Hiver_2004 - page 6

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Comme chaque année, l’Institut de France
a organisé sous la Coupole une Séance solennelle
réunissant des membres des cinq académies
qui le constituent.
E
n 2004, cette séance exceptionnelle, qui s’est tenue le 26
octobre, avait pour thème : “Harmonie”. Présidée par
Etienne-Emile Baulieu, président de l’Institut de France,
président de l’Académie des sciences, elle a permis d’entendre
des communications des délégués de chacune des cinq académies.
Les orateurs furent, par ordre d’intervention :
Marianne Bastid-
Bruguière, déléguée de l’Académie des Sciences morales et poli-
tiques : “Harmonies humaines et célestes” ; François-Bernard
Mâche, délégué de l’Académie des Beaux-Arts : “Le trousseau
d’Harmonie” ;
Dominique Meyer, déléguée de l’Académie des
Sciences : “La nature, leçon d’harmonie” ; Jean-François Jarrige,
délégué de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres :
“Harmonie,
Dharma,
Dao : l’homme face au chaos” ; Florence
Delay, déléguée de l’Académie française : “Une très vieille convi-
vance”. Cette séance s’est déroulée avec la participation excep-
tionnelle de Sœur Marie Keyrouz, qui a interprété le Psaume
De Profundis
, l’
Ave Maria
de Charles Gounod,
Les Béatitudes
de Saint-Mathieu.
Extraits du discours de
François-Bernard Mâche
,
membre
de la section de Composition musicale :
Harmonie, sans article, appartient à une légende thébaine.
Elle est la conséquence de cet épisode de flagrantes délices
où Arès et Aphrodite, piégés dans le filet magique d’Héphaïstos,
furent soumis dans une involontaire phanérogamie aux sarcasmes
des dieux.
Harmonie est donc née d’une scandaleuse union
entre l’agressivité d’Arès (un Olympien déviant ou du moins
marginal , auquel on ne rendait aucun culte), et le désir d’Aphrodite,
divinité plus primordiale que Zeus et toute sa nouvelle équipe
de l’Olympe, et hautement célébrée de Chypre à Corinthe. L’union
est bien le sens premier de cette figure mythique. La racine de son
nom sert encore aujourd’hui en grec à désigner l’ajustement de
deux éléments de construction, disons : le joli jeu du jointoiement.
L’histoire de la musique européenne
semble bien illustrer symboliquement cette
nature jointive. Tandis que la Grèce appe-
lait harmonies les divers agencements, affi-
nités et hiérarchies des intervalles succes-
sifs dans les gammes, nous avions depuis le
Moyen Age appris peu à peu à désigner
ainsi les usages régissant la polyphonie des intervalles simul-
tanés. Les notes se heurtent comme les armes d’Arès, ou s’at-
tirent comme sous le charme d’Aphrodite. C’est sans doute cette
déesse si sensible qui entraîne irrésistiblement toutes les
cadences vers la tonique. Son amant, lui, ne se plaît qu’aux disso-
nances et aux bruits. Le christianisme a rebaptisé les rôles en
attribuant au diable les méfaits d’Arès, tout particulièrement
cette quarte augmentée qui introduit un si pénible désordre dans
certains modes. Les consonances ont à vrai dire toujours le
dernier mot.
De sorte qu’au bout du compte le couple illégitime
produit une musique plus vivante que ne le ferait l’ennuyeuse
éternité d’une consonance sans fin, ou le chaos prolongé de purs
froissements sonores. Le viol des règles serait peut-être
nécessaire pour créer une harmonie, et cet idéal de transgres-
sion, loin d’être une invention des temps dits modernes, avait
peut-être déjà été revendiqué par le mythe grec comme inhé-
rent à la création artistique. […]
S’intéresser à la généalogie d’Harmonie, c’est réfléchir en images
sur une des forces qui ont fait notre histoire musicale et artistique.
L’harmonie a acquis dans notre dernier millénaire un sens parti-
culier, et a longtemps été confondue avec la pratique polyphonique
elle-même, jusqu’au bref moment historique où l’Europe, s’étant
projetée vers des pays lointains, a pris conscience de la relativité
de ses concepts et de ses croyances. La polyphonie existe ou a existé
dans des cultures qui n’ont pas élaboré de théorie sur les lois d’as-
semblage des sons qu’elles utilisent.
Mais l’harmonie tonale, au
sens du traité de Reber et Dubois, célèbres gardiens officiels en
France d’un temple chancelant ou déserté, est une grammaire
spécifique à l’Europe des trois ou quatre derniers siècles […]
Aujourd’hui l’harmonie se survit dans les clichés des indus-
tries musicales planétaires,
mais elle a payé sa mondialisation
d’un extrême appauvrissement. Elle n’a conservé d’importants
pouvoirs que dans le jazz ou d’autres disciplines traditionnelles
d’improvisation. La tradition grecque avait bien vu que malgré
ses origines divines,
Harmonie n’était pas immortelle.
N
otre société a de plus en plus tendance à vouloir tout
protéger et à chercher à appliquer la notion de “droit
d’auteur” à toute forme de travail ayant vocation à être
utilisé par autrui.
Cette dérive a même été jusqu’à parler de droits d’auteurs là
où il n’y avait que des transactions commerciales ou établisse-
ment de brevets industriels.
La création des droits voisins (du droit d’auteur) des artistes
interprètes n’a fait qu’ajouter à cette confusion.
Une récente décision de première instance dans une juri-
diction anglaise a causé un vif émoi dans le monde des produc-
teurs de disques de musique ancienne.
Un musicologue anglais a en effet été reconnu comme partiel-
lement “auteur” d’une œuvre baroque sur laquelle il avait
effectué un travail de reconstitution.
Il semble important de distinguer différents cas de figure.
Le musicologue qui aurait comme démarche première et
comme argumentation principale de restituer l’œuvre exacte-
ment telle qu’elle était interprétée à son époque s’apparente au
restaurateur de tableaux qui, bien qu’ayant dû retrouver la
science des mélanges de couleurs de tel ou tel grand peintre,
n’en sera pas pour autant considéré comme auteur ou co-auteur
du tableau.
On ne peut pas à la fois affirmer restituer une œuvre à l’iden-
tique de la pensée de son créateur et espérer en être reconnu
comme le co-auteur.
Le musicologue qui va par contre compléter les parties
manquantes d’une œuvre, par des apports musicaux nouveaux
conçus dans le style du compositeur, pourra prétendre à être
considéré comme co-auteur de l’œuvre, au prorata temporis de
son apport créatif.
La simple transcription d’une œuvre d’un instrument à un
autre, ou la réalisation d’une basse chiffrée, ne semble pas devoir
donner lieu à la qualité d’auteur.
L’orchestration par contre constitue à l’évidence un apport
créatif important et il est logique que son concepteur bénéficie
d’une part de droits d’auteurs.
Reste enfin le cas de l’édition critique, exercice remarquable
consistant à présenter une œuvre sous sa meilleure forme et avec
un maximum d’informations destinées à éclairer le travail ses
interprètes futurs. Si elle doit être saluée et soutenue par des
subventions culturelles diverses, il y aurait une grave dérive à
considérer qu’elle justifie à elle seule une protection nouvelle
de l’œuvre, si celle-ci était déjà tombée dans le domaine public.
Il faut cependant admettre que, sur ce sujet, les législations
nationales des différents pays européens n’ont pas toutes la
même approche.
Il y aura bien évidemment toujours des cas “à la marge” qui
devront être examinés avec attention (réduire pour piano la
Symphonie Jupiter
de Mozart est un travail technique, faire la
même chose pour la
Turangalila Symphonie
de Messiaen relè-
verait de l’exploit),
mais il semble indispensable de rappeler que
le droit d’auteur est la résultante d’un acte de création et qu’il
n’a pas pour fonction de pallier les insuffisances de rémunéra-
tions de travaux techniques, aussi honorables soient-ils.
A
ctualités
A
ctualités
Création et musicologie
Dérives de la notion de “droit d’auteur” en
matière musicale : une mise au point s’impose.
Par
Laurent Petitgirard
, compositeur, chef d’orchestre,
membre de la section de Composition musicale
Séance publique
annuelle des
cinq académies
Les
consonances
ont à vrai dire
toujours le
dernier mot.”
Illustration : une vue inhabituelle de la Coupole.
Jean-Louis Florentz,
Le Songe de Lluc Alcari,
op.10 (1993),
esquisse de la page 86 de la partition d’orchestre.
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