Hiver_2005 - page 7

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Clapisson d’abord...
O
n sait que bien des écrivains et artistes illustres ont
dû solliciter longtemps pour être élus à l’Institut, et
que plusieurs ont définitivement trouvé porte close.
Les 24 tentatives de Zola constituent apparemment le record.
Mais passer en revue tous ces échecs serait trop long et passa-
blement déprimant. Aussi évoquerons-nous seulement un
cas exemplaire, celui de Berlioz, qui, avant l’heureuse issue,
a dû insister, intriguer, batailler, pendant dix-huit ans.
Sa première candidature remonte à 1839, alors qu’il n’a que
36 ans. Le 3 mai, Paër meurt, et comme à cette époque,
l’Académie ne laisse pas longtemps un fauteuil vacant, Berlioz
envisage aussitôt de présenter sa candidature. La section musi-
cale compte alors : Cherubini (79 ans), Berton (72 ans), Auber
(57 ans), Carafa (52 ans) et Halévy (40 ans). La situation de
Berlioz est difficile. L’année précédente, il a inutilement
postulé en février pour une place de Directeur de théâtre
après l’incendie du Théâtre des Italiens, et en mars pour un
poste de professeur d’harmonie et d’accompagnement au
Conservatoire, que Cherubini a préféré attribuer à un certain
Bienaimé. Berlioz a besoin de revenus fixes, si limités soient-
ils. À vrai dire, les choses viennent de s’améliorer pour lui,
avec l’hommage inouï que lui a rendu publiquement Paganini,
et le don généreux qui l’a suivi. Berlioz est bibliothécaire
adjoint du Conservatoire, il vient d’être nommé chevalier de
la Légion d’honneur le 10 mai 1839. Il est déjà célèbre.
Mais
avec son humour agressif il a raillé publiquement un opéra
de Cherubini, et le 15 juin, c’est Spontini qui est élu au
premier tour contre Adam,
Onslow, Rigel et Berlioz. Ce
dernier, qui voue à Spontini une admiration mal payée de
retour, admet aisément cet échec prévisible.
Une nouvelle occasion s’offre trois ans plus tard, à la mort
de Cherubini. En avril 1842, tout en se présentant sans succès
pour un poste d’inspecteur du chant dans les écoles primaires
de la Seine, Berlioz envisage une deuxième candidature. Ce
n’est qu’en novembre que la liste des candidats est classée
par la section musicale, et Berlioz n’y figure pas. C’est
donc Onslow qui est élu par 19 voix contre 17 à Adam. Berlioz
ne se faisait guère d’illusions. Le 5 juillet 1842, il livre le fond
de sa pensée à sa sœur Nanci, en énumérant le sort commun
de tous les grands artistes de l’époque : “
Les romanciers seuls
produisent énormément ; Eugène Süe, entre autres, prodi-
gieusement. Il y a de quoi (de quoi suer) : il publie en même
temps deux nouvelles, dans les Débats et dans la Presse, et de
plus il fait un drame. Le pauvre Balzac, ce malheureux homme
d’esprit, galérien innocent, passe les nuits à se désespérer en
travaillant, il dort à peine quelques heures par jour... Et dire
qu’il y a d’affreux crétins, possesseurs de 60 millions qui ne
donnent pas deux sous (deux cent mille francs pour eux, c’est
deux sous... pour moi par exemple) pour tirer d’affaire des
gens de talent comme ceux-là !...
De Vigny a été écarté une
seconde fois à l’Académie pour un monsieur qui s’appelle Potin
et qui est fort connu dans son quartier (peu dans le mien et
le tien je suppose).
De 1842 à 1851, seule l’élection de 1844 présenterait une
nouvelle occasion.
Mais Adam, qui avait eu presque autant
de partisans que Onslow, est le candidat désigné d’avance, et
Berlioz s’abstient.
Une troisième tentative est suscitée par la disparition de
Spontini en 1851. Cette fois, Berlioz est classé troisième.
Mais c’est Ambroise Thomas qui est plébiscité par l’Académie
Dossier
le 22 mars, avec 30 voix contre 5 à Niedermeyer, 3 à Batton,
et aucune à Berlioz.
La quatrième candidature date de 1853.
Onslow vient de
disparaître le 3 octobre. Berlioz est allé chercher dans une
grande tournée en Allemagne les succès et les revenus que
la France lui refuse. Le 10 novembre, de Hanovre, il se porte
candidat, en mobilisant ses amis journalistes.
Mais ils ne
savent pas que dès le 6 novembre l’Académie a arrêté sa liste,
et le 13 novembre, c’est Reber qui obtient au cinquième tour
un succès laborieux, devançant de peu Clapisson.
On voit
que plus le génie de Berlioz s’affirme internationalement,
plus la qualité de ceux qu’on lui préfère va diminuant.
Qu’à cela ne tienne, Berlioz persistera.
Halévy a été nommé
Secrétaire perpétuel le 29 juillet. Berlioz, lui, assume dès le
10 août la situation de candidat perpétuel. Ses chances conti-
nuent de progresser. Il a été classé en tête de liste ex æquo
avec Clapisson. Il est vrai que là aussi certains sont plus égaux
que d’autres, car Auber a eu la perfidie d’inscrire le nom de
Clapisson avant celui de Berlioz,
malgré l’ordre alphabétique.
Le 1
er
septembre 1854 Berlioz écrit à Hans de Bülow : “
Je ne
suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place est
devenue vacante à l’Académie des Beaux-Arts de notre
A gauche : un concert de Berlioz
vu par Andreas Geiger, graveur
autrichien, vers 1846.
Ci-contre : Spontini, Biblothèque de
l’Institut de France.
Ci-dessous : Chérubini, Biblothèque
de l’Institut de France.
En bas : l’acte, au nom de
Napoléon III, certifiant
l’élection de Berlioz en tant
que membre de l’Académie,
fin juin 1856, Archives de l’Institut
de France.
F.
Halévy,
membre
de l’Académie,
favorable à Berlioz
lors de l’élection
du 21 juin 1856,
Biblothèque de
l’Institut de France.
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