Hiver_2012 - page 22-23

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e Prix François-Victor Noury est un prix de l’Institut
de France décerné sur proposition de la section
« Créations artistiques dans le cinéma et l’audiovi-
suel » de l’Académie des Beaux-Arts. Il récompense, chaque
année, un jeune cinéaste. Le Prix François-Victor Noury
2012
est décerné à
Pierre Schoeller
.
Entretien avec Pierre Schoeller
Nadine Eghels : Vous êtes lauréat du Prix François-
Victor Noury, qui récompense un cinéaste. Pouvez-
vous nous retracer votre parcours artistique ?
Pierre Schoeller : Après avoir été scénariste pendant des
années, je suis devenu réalisateur avec un téléfilm pour Arte
qui s’appelait Zéro défaut ; j’ai ensuite fait un long métrage
intitulé Versailles, qui a été présenté dans la section « Un
certain regard » à Cannes et a obtenu plusieurs nominations
aux Césars (dont une pour Guillaume Depardieu). Ensuite
j’ai réalisé mon dernier long métrage,
L’exercice de l’Etat
,
qui a également été présenté au Festival de Cannes, a
obtenu le Prix de la critique internationale, et a connu un
grand succès tant public que critique. Michel Blanc a obtenu
un César, et Olivier Gourmet un Prix d’interprétation inter-
national, pour leurs prestations d’acteurs dans ce film. C’est
un film dont on me parle encore beaucoup et qui donne lieu
à de nombreux débats et rencontres.
N.E.: S’agit-il d’un scénario original ?
P.S.: Oui, j’écris mes scénarios et je les fais vivre.
N.E. : Vous êtes-vous nourri ou inspiré de faits réels ?
P.S. : C’est un film sur l’exercice du pouvoir au sein de
l’Etat, et non sur sa conquête. Le film n’adopte aucun point
de vue idéologique sur les partis, mais explore la question
de l’action politique au cœur de l’Etat aujourd’hui, avec un
ministre des transports (interprété par Olivier Gourmet),
son directeur de cabinet (Michel Blanc), et tous ses collabo-
rateurs, et donc un regard sur les rapports de force au sein
d’un gouvernement, les enjeux interministériels, le combat
avec Matignon, la présence du Président… La question
centrale est celle de la réforme : pourquoi ce pays n’arrive-
t-il pas à bouger ? Je me suis dit : allons au cœur de l’Etat et
voyons ce qui se passe.
N.E. : Avez-vous pu tourner dans des lieux
officiels ou les avez-vous reconstitués ?
P.S. : On a pu tourner dans certains lieux réels. C’était
très important pour moi que le film offre au spectateur
l’occasion de pénétrer dans des lieux de pouvoir, car cela
fait vraiment partie de la « pression démocratique » : quand
vous entrez dans un ministère, vous êtes impressionné par
les dorures, par une architecture prérévolutionnaire : nous
avons hérité d’une architecture qui marque un autre temps,
et au XXIè siècle, le pouvoir continue à s’exercer dans des
lieux qui datent de siècles anciens. Il y a là un paradoxe que
je voulais souligner et j’ai beaucoup insisté auprès de mon
producteur pour qu’on puisse tourner dans ces lieux de
pouvoir. Ce n’était pas évident, mais nous avons pu travailler
dans l’ambassade d’Italie par exemple, dont l’escalier est une
copie de celui de Matignon, et qui nous a ouvert de beaux
salons, nous avons pu tourner également à l’extérieur de
l’Elysée, dans la cour, et pour le ministère nous avons trouvé
un hôtel particulier mitoyen du Ministère des transports.
Tous ces lieux ont conféré une atmosphère particulière au
tournage et ont aidé les comédiens à entrer dans la fonction.
N.E. : Quelles réactions avez-vous rencontrées
lors du tournage du film, et après ?
P.S. : Nous avons connu le chaud et le froid ! Le Ministère
des transports (à l’époque englobé dans le Ministère de
l’environnement) était réticent. Le temps politique est
instable, les choses bougent vite. Le film a mis huit ans à
se faire, la fabrication a pris deux ou trois ans, entre-temps
le gouvernement avait changé, nous ne pouvions donc pas
nous fier à un interlocuteur politique privilégié. J’ai connu
trois ministres des transports, deux ministres de la culture,
un changement de majorité, une élection présidentielle…
N.E. : A quand remonte la première idée du film ?
P.S. : J’ai commencé à écrire le film sous la présidence
de Jacques Chirac, avant le quinquennat et l’accession
au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Nous avons eu un très
bon dialogue avec le Ministère de la culture de Frédéric
Mitterrand, nous avons pu y faire des visites, des séances
de travail avec les comédiens. Au Ministère des transports
c’était plus délicat car le ministre était directement concerné
par le film ; bien qu’il s’agisse d’une fiction, ils sont restés sur
leurs gardes. Il ne s’agit pourtant pas d’un film polémique,
mais d’une vision sur le fonctionnement de ce monde.
N.E. : Une vision tout de même assez rude…
P.S. : Elle est positive, parce que la réalité est rude ! Le
film a été vu par plusieurs ministres, qui l’ont vraiment
apprécié. Oui c’est rude, mais c’est lucide. Le film reflète
la dureté et l’exigence de la tâche, ses contradictions, et la
complexité des rapports humains. Il soulève la question du
désamour de l’homme politique, dont je pense qu’il s’agit
d’une chose fondamentale, compliquée et dangereuse. Nous
avons besoin de nos représentants, on doit être exigeant
certes, mais on ne peut pas les détester pour de mauvaises
raisons : je me suis aperçu que finalement l’action au sein
d’un ministère est très mal connue, on en a une vision
pyramidale dominée par le ministre alors qu’en fait une
réforme ou une action législative se fait à travers plusieurs
pôles de pouvoir, pas seulement au niveau ministériel.
C’était passionnant d’éprouver aussi la limitation du pouvoir
au sein de l’Etat, par la structure, par le manque de moyens,
par la dette publique, par la réduction des personnels et des
compétences, par la décentralisation.
N.E. : Les relations humaines au sein du pouvoir
sont présentées sous un jour assez terrifiant.
P.S. : Oui, mais c’est valable pour tous ceux qui l’exercent.
C’est la machine qui induit ces relations, par exemple
l’éviction, à la fin du film, du directeur de cabinet, qui n’aura
pas de promotion mais restera néanmoins au sein de l’Etat.
Ceux qui sont sacrifiés, ce sont les autres, le personnage du
chauffeur, qui en plus est chômeur. Je ne voudrais pas lancer
des conclusions schématiques, mais on a tout de même
l’impression que s’il y a une victime dans la démocratie, c’est
le citoyen. Celui qui est un peu oublié dans l’histoire, c’est
l’homme de la rue. En face, vous avez des hommes qui sont
viscéralement possédés de la représentation des autres. Ils
sont là pour défendre les autres. Mais d’où cela leur vient-
il ? S’ils ont été élus, c’est qu’ils se sont présentés, donc
qu’ils se sont sentis investis de cette impression de servir le
peuple. Ils sont intimement persuadés qu’ils aident les gens,
alors que ce n’est pas souvent le cas. C’est très étonnant,
alors qu’ils sont à ce point mal aimés, qu’ils continuent à se
dire qu’ils sont profondément aimants.
N.E. : Quel sera votre prochain film ?
P.S. : Ce sera un film sur la révolution française. Il y a
un lien avec mon film
Versailles
, qui parlait de l’extrême
pauvreté en France. Je voudrais aborder les thèmes de
la Révolution pour essayer de revenir à notre imaginaire
politique. Comment avons-nous construit notre rapport à
l’égalité, à la liberté, à la violence politique, au peuple et à
ses représentants ? Cela paraît abstrait mais c’est la période
où tout a été possible, où beaucoup de choses contradic-
toires se sont jouées, et l’Histoire a penché finalement d’un
côté… Je suis au début du travail et c’est passionnant. En
tout cas l’homme de Paris, et les femmes, le peuple des
faubourgs seront au cœur du film.
C
réé en 2002 à l’initiative du Cercle Montherlant
présidé par François-Xavier de Sambucy de Sorgue,
ce prix récompense chaque année l’auteur d’un
ouvrage de langue française illustré et consacré à l’art.
Il est doté par Jean-Pierre Grivory, Président Directeur
Général de la société «Parfums Salvador Dali».
A été attribué à
Henri Stierlin
pour l’ouvrage
l’Art
persan
(Imprimerie nationale éditions). Comparatiste,
historien de l’art et de l’architecture, journaliste
professionnel et photographe, puis auteur de livres
d’art qu’il illustre avec Anne Stierlin. Né le 2 avril
1928 à Alexandrie (Egypte), de parents suisses. Études
classiques - latin, grec - puis Lettres et Droit aux
Université de Lausanne et Zurich. Prépare et soutient
en 1977-1978, à la Faculté de l’Imaginaire, à Chambéry
(Université de Grenoble), une thèse d’Histoire de l’Art, sur
le caractère emblématique de la mosquée persane sous la
direction de Gilbert Durand ; non publiée, cette thèse est
fondée sur l’ouvrage
Ispahan
, paru en 1976.
u
En haut : Henri Stierlin entouré par François-Xavier de
Sambucy de Sorgue, le Secrétaire perpétuel Arnaud d'Hauterives
et Jean-Pierre Grivory.
Photo Juliette Agnel
P
rix & concours
Le Prix François-Victor Noury
Le Prix du Cercle
Montherlant - Académie
des Beaux-Arts
Le réalisateur Régis Wargnier
et Pierre Schoeller lors
de la séance solennelle.
Photo Juliette Agnel
À gauche : vue du film
L'exercice de l'État.
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