Hiver_2012 - page 8-9

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Journée
Claude Debussy
tel point que tous les musiciens, à quelques exceptions près,
harmonisent de la même manière ».
Quelques anecdotes disent cette indépendance. Il fit un
bref passage dans la classe d’improvisation de César Franck.
Alors que le maître lui enjoignait de poursuivre son discours
en s’évadant vers d’autres tonalités - « Modulez ! Modulez
donc ! » -, le jeune élève lui aurait calmement répondu :
« Mais pourquoi voulez-vous que je module, puisque je
me trouve très bien dans ce ton-là ». Une autre fois, si le
témoignage est recevable, écoutant une œuvre inconnue de
lui, il se serait exclamé : « Au secours, il va développer ! ». Et
quand un jour son bienveillant professeur de composition,
Ernest Guiraud, lui déclare « Je ne dis pas que ce que vous
faites n'est pas joli, seulement que c'est théoriquement
absurde », Debussy lui aurait répondu par une véritable
profession de foi : « Il n'existe pas de théorie. Vous n'avez
qu'à écouter. Le plaisir est la loi ».
Frondeur indiscipliné, farouchement indépendant,
Debussy refuse donc dès sa jeunesse de se plier aux règles
académiques du Conservatoire. Ce qui ne l’empêchera pas
d’acquérir un solide métier de pianiste et de compositeur, et
de remporter le premier Grand Prix de Rome, alors décerné
par l’Académie des Beaux-Arts.
Si Debussy prône ainsi une esthétique du bon plaisir, il
faut bien se garder de considérations un peu vagues sur son
esthétique. Bien superficiellement, on l’a à la hâte classé
parmi les impressionnistes, ce qu’a parfaitement démenti
la magnifique exposition de l’Orangerie au début de cette
année. Ce qui nous importe, c’est la poétique musicale du
compositeur et les moyens qu’il emploie, ou plutôt qu’il
crée, pour l’exprimer. Et là, quoiqu’inévitablement marqué
par ses devanciers - on est toujours le fils de quelqu’un -,
Debussy procède sans toujours y paraître à une rupture
radicale dans tous les domaines de la pensée et de l’écriture
de la musique.
N
é il y a cent-cinquante ans, Claude Debussy a
songé trop tard à se présenter à l’Académie des
Beaux-Arts, puisque la mort devait l’emporter à
cinquante-six ans seulement, au terme d’une très doulou-
reuse maladie qui le tarauda dix années durant. Et cela
dans les journées les plus noires de la dernière année de la
guerre mondiale. Les ennemis bombardent alors la capitale.
Pendant l’office du vendredi saint de 1918, un obus de la
grosse Bertha atteint l’église Saint-Gervais et tue près de
cent personnes. Ce même jour, à la même heure, on porte
en terre la dépouille de Claude Debussy.
La position de Debussy dans la France musicale du début
du XX
e
siècle est assez particulière, pour ne pas dire insolite.
Alors qu’à Vienne les compositeurs de la nouvelle généra-
tion, Schoenberg, Berg et Webern, ouvrent les voies à un
nouveau langage musical, Stravinsky fait entendre à Paris ses
grands chefs-d’œuvre avec la compagnie des Ballets Russes
de Diaghilev,
L’Oiseau de feu
et
Petrouchka
, chorégraphiés
par Nijinski, puis
le Sacre du printemps
, qui retentit dans un
parfum de scandale lors du mois d’inauguration du Théâtre
des Champs-Élysées que vient d’achever Perret, avec les
sculptures de Bourdelle et les peintures de Maurice Denis
et d’Édouard Vuillard.
Or quinze jours plus tôt, dans ce même théâtre tout neuf,
Debussy présentait ce qui serait sa dernière grande partition
d’orchestre, le poème dansé
Jeux
, commande de Diaghilev
sur un argument de Nijinski, dans des décors et costumes
de Léon Bakst. Faible succès, faible retentissement, sans
rapport avec le triomphe fait à la première œuvre sympho-
nique du même Debussy,
Prélude à l’après-midi d’un faune
,
dix-neuf ans auparavant, ce poème symphonique inspiré
par Mallarmé où l’on voit de nos jours l’acte de naissance
de la musique moderne. Avec lui se forme la trilogie des
pères fondateurs de la musique du XX
e
siècle : Schoenberg,
Stravinsky, Debussy.
Alors que Paris qui avait violemment rejeté Wagner
l’adule en ces années de fin de siècle, la vie musicale est
dominée chez nous par l’héritage de César Franck, par
Camille Saint-Saëns, Vincent d’Indy, Gabriel Fauré, Jules
Massenet et d’autres. Face à cette grande tradition française,
Debussy, qui se révélera un critique redoutable, persifleur
et parfois féroce, affirme sa totale liberté de penser et de
composer. Et cela dès ses études au Conservatoire de Paris,
où pourtant il se fit remarquer très tôt.
Indépendance, maître mot de la carrière du compositeur
Claude Debussy. Indépendance et liberté. Il sera novateur.
Au Conservatoire, déjà, il se montre parfaitement rebelle à
toute théorie préétablie, à tout procédé qu’on lui demande
d’appliquer mécaniquement, et en particulier à l’étude de
l’harmonie qu’il travaille avec Émile Durand. Pourquoi
rechercher l’« harmonie de l’auteur », comme on le disait
alors, alors qu’il a en tête ses propres harmonies ? Ledit
Émile Durand reconnaîtra bien en lui un « élève très bien
doué pour l'harmonie, mais d'une étourderie désespérante ».
Étourderie ? Au bout de trois années dans cette classe, le
génial Claude Debussy n’obtient aucune récompense, pas
même un deuxième accessit. Plus tard, il affirmera que
« l'étude de l'harmonie telle qu'on la pratique à l'école est
bien la façon la plus solennellement ridicule d'assembler les
sons. Elle a, de plus, le grave défaut d'unifier l'écriture à un
D
ossier
Claude Debussy fut l’un des plus grands musiciens
français, avec Jean-Philippe Rameau au XVIII
e
siècle et Hector Berlioz au XIX
e
. Sa musique
fait aujourd’hui partie du répertoire de tous les
artistes, et sa pensée a profondément marqué les
compositeurs des générations suivantes.
À ce créateur de génie, dont le monde a célébré
en 2012 le cent-cinquantième anniversaire de
naissance, il convenait que l’Académie des
Beaux-Arts rende un solennel hommage. Une
journée exceptionnelle orchestrée par Gilles
Cantagrel, musicologue et correspondant.
Page de gauche : Claude Debussy, date inconnue.
Photo : Library of Congress, Washington
Claude Debussy, au piano, dans la maison d'Ernest Chausson
à Luzancy (77), vers 1893.
Photo DR
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