Hiver_2012 - page 10-11

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Que ce soit dans les tons et les modes, où il échappe à la
dualité du majeur et du mineur, dans une harmonie où se
noient les notions de consonance et de dissonance, dans la
souplesse de la déclamation chantée, dans les rythmes et
le monnayage du temps musical, il innove sans cesse pour
servir sa vision poétique. Il souhaite ainsi que sa musique
garde la fraîcheur d’une improvisation, avec ses divagations
et ses voyages imprévus, d’une musique « à l’état naissant »,
mais elle n’en est pas moins très solidement construite.
Seulement, c’est selon des règles nouvelles, celles que
s’invente le musicien. Et c’est bien surtout dans l’organisa-
tion du discours musical qu’il se révèle le plus « moderne »,
en rejetant les modes de développement issus de la forme
sonate pour s’ouvrir à de nouvelles stratégies dans les
structures formelles. De cette réévaluation complète du
langage musical, il faut redire qu’elle a profondément et
durablement marqué et fécondé la pensée de plusieurs
générations de compositeurs, et pas seulement en France.
Du jeune « Prince des Ténèbres », selon ses condisciples
du Conservatoire, à ce « Claude de France » autoproclamé en
son âge mûr, la trajectoire du créateur, de l’artiste, est admi-
rable et totalement originale. Originale et passionnante.
u
La société parisienne
et la carrière de Debussy
Il en faudrait bien davantage pour cerner la personna-
lité artistique et humaine complexe de Claude Debussy.
L’homme et le musicien ont été successivement abordés au
cours de cette journée. C’est d’abord une brillante évocation
de la société parisienne qu’a brossée
Myriam Chimènes,
où sont apparues la diversité et la richesse des contacts que
le musicien a noués ainsi, non seulement avec des milieux
bourgeois ou aristocratiques très divers, mais aussi avec les
artistes, les peintres en particulier. La musicologue Myriam
Chimènes est directrice de recherche au CNRS, membre
du comité de rédaction de l'édition critique des œuvres
complètes de Debussy et secrétaire générale du Centre de
documentation Claude Debussy. Spécialiste dans l’histoire
sociale de la musique au XIX
e
et au XX
e
siècles, elle a
notamment édité le journal de Madame de Saint-Marceaux,
dont Debussy fréquenta le salon.
Autour de Pelléas et Mélisande
Si l’Opéra-Comique de Paris est alors le haut-lieu de la
création dans l’art lyrique, on y joue aussi Auber, Halévy,
Félicien David, Victor Massé, Henri Büsser ou Gustave
Charpentier. Or en 1902, on y crée un ouvrage totalement
atypique par rapport au répertoire traditionnel, si varié soit-
il,
Pelléas et Mélisande
, de Claude Debussy d’après la pièce
de Maeterlinck. Après une première tumultueuse, l’ouvrage
connaîtra le plus grand succès : cent représentations en dix
ans. Avec
Pelléas
s’ouvre un nouvel âge pour l’art lyrique.
Passionné depuis sa jeunesse par l’opéra, le musicien ne peut
évidemment se satisfaire d’une formule de théâtre où des
récitatifs convenus doivent amener aux grands airs obligés.
Pianiste et compositeur, professeur d’analyse musicale au
Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris,
Michaël Levinas
mit l’accent de façon approfondie sur les
structures musicales et formelles originales de la partition de
Debussy, et leur rôle dans la dramaturgie de l’œuvre.
Un portrait de Debussy
au Musée d’Orsay
Conservateur général au Musée d’Orsay,
Sylvie Patin
,
spécialiste de Claude Monet et de l’impressionnisme, a
fait entrer ses auditeurs dans le monde pictural si cher à
Debussy, proche surtout des symbolistes, en commentant
un portrait célèbre du musicien, alors âgé de 22 ans, réalisé
à la Villa Médicis par son contemporain Marcel Baschet,
également pensionnaire de l’Académie. En présence de
descendants de Baschet, ce sont tout l’environnement
artistique de Debussy à Rome et ses premières amours
pour la peinture qui ont ainsi été évoqués, projections de
documents à l’appui. Ce portrait de Debussy est entré en
1996 dans les collections du Musée d’Orsay. On a pu le voir
à l’exposition Debussy de l’Orangerie.
L’orchestre de Debussy
Au lendemain de la création de
Pelléas et Mélisande
, Camille
Bellaigue, ancien condisciple de Debussy au Conservatoire,
devait publier un article critique assassin dans le
Figaro
,
avec ces mots : « La musique de M. Debussy ne fait pas
beaucoup de bruit, mais un vilain petit bruit ». Peut-être,
en effet, mais encore ? Dès le
Prélude à l’après-midi d’un
faune
, l’instrumentation de Debussy montre une origina-
lité foncière. Compositeur et chef d’orchestre,
Laurent
Petitgirard
est un familier de l’œuvre de Debussy dont il
a souvent dirigé les œuvres, qu’il connaît donc « de l’inté-
rieur ». Dans un brillant exposé, il a relevé quelques-unes
des extraordinaires subtilités du langage orchestral du
Prélude à l’après-midi d’un faune
, ne serait-ce que dans
l’introduction de la flûte solo. Un très beau document filmé
venait éloquemment appuyer son propos.
Debussy et ses
contemporains musiciens
On connaît les admirations de Debussy pour ses prédéces-
seurs, Palestrina, Rameau, Chopin, Moussorgski, Wagner.
Ses rejets, également. Mais ses contemporains ? Le musicien
paraît préférer la compagnie des peintres et la fréquentation
des écrivains. N’empêche que le compositeur le plus en vue
de la société de son temps n’en est pas moins en contact
avec ses collègues. Relations d’admiration parfois ambiguës,
sinon difficiles et parfois conflictuelles, avec Satie, Ravel,
Stravinsky et tant d’autres. De plus, son activité de critique
musical l’a tenu informé de tout ce qui se produisait. À
la lumière de ses écrits et surtout, dans leur spontanéité,
des innombrables lettres et billets écrits par le composi-
teur,
Emmanuel Reibel
a conté les admirations et les
détestations du musicien à l’égard de ses contemporains
compositeurs. Ancien élève de l’École Normale Supérieure
et du Conservatoire National Supérieur de Musique de
Paris, agrégé et docteur ès lettres, Emmanuel Reibel est
l’un des plus brillants musicologues de la jeune génération.
D
ossier
Debussy et la nature
Dans son recueil de brèves chroniques sur la musique et
les musiciens de son temps, brillamment écrites d’une
plume parfois trempée dans le vitriol,
Monsieur Croche
antidilettante
, Debussy fait dire à son personnage, réplique
du Monsieur Teste de Paul Valéry : « N'écouter les conseils
de personne, sinon du vent qui passe et nous raconte
l'histoire du monde ». Et Monsieur Croche ne manque
pas, en évoquant la musique de plein air, d’admirer « la
belle leçon de liberté contenue dans l’épanouissement
des arbres ». Toute la poétique de Debussy se résume ici.
Que ce soit dans les préludes pour piano,
Ce qu’a dit le
vent d’ouest
ou
Le vent dans la plaine
,
ou dans le troisième
tableau de
La Mer
,
Dialogue du vent et de la mer
, non
seulement la mer et le vent, mais aussi la forêt, les jeux de
l’eau, la lune, sont autant d’« images » ou d’« estampes »
qui révèlent le talent de peintre de Debussy, la subtilité
de son coloris et son acuité visuelle autant que son amour
de la nature.
François-Bernard Mâche
, compositeur,
musicologue, écrivain et érudit, ancien élève de l’École
Normale Supérieure, agrégé de lettres classiques et docteur
d’État en musicologie, a enseigné l’Histoire de l’Art antique
et dirigé le département de musicologie de l’Université de
Strasbourg. Il a aussi fondé, aux côtés de Pierre Schaeffer
et de Luc Ferrari, le Groupe de Recherches Musicales de la
Radio. François-Bernard Mâche s’est intéressé de très près
aux voix de la nature et aux langages de certains animaux,
qui ont tant à nous apprendre. Au fil de nombreuses et
passionnantes lettres, il a tenté de cerner l’espace poétique
du compositeur, révélant une sensibilité aiguë à la nature.
À gauche : le compositeur et pianiste Erik Satie (1866-1925).
Photo DR
Claude Debussy, au centre, en veste blanche, portrait de
groupe pris à la Villa Médicis en janvier 1885. Photo DR
À droite : Marcel Baschet,
Portrait du compositeur
Claude Debussy
, 1884, huile sur toile. Musée d'Orsay.
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