Hiver_2012 - page 14-15

14
|
| 15
La photo entre modèle(s) et banalité
« Le titre peut sembler provocant, outrancier ou simplifica-
teur. Il n'a pour but que de synthétiser les questions que l'on
est en droit de se poser, sur la place, le sens et le rôle de la
photographie dans un monde qui a transgressé le sens des
images photographiques ou non. C'est pour cette raison que,
contrairement à mes convictions, j'ai utilisé pour ce titre le
terme « photo » plutôt que le mot photographie.
Les modèles, ce seraient les différents courants et contre
courants que la photographie a forgés tout au long de
son développement et de son histoire, depuis la première
photographie de Joseph Nicéphore Niépce
Le point de
vue du Gras
, propriété de l'Université du Texas à Austin et
exposée jusqu'au 6 janvier 2013 au Musée Reiss-Engelhorn,
Forum für Internationale Fotografie à Mannheim.
La banalité, ce sont les quelque huit cents milliards de
« clics » qui ont été réalisés par les différents matériels
qui permettent de capturer des images en 2012 ou les 7
milliards de photos (d'images) téléchargées chaque mois sur
« Facebook » en 2011.
À quel modèle se fier?
Sans s'attarder longuement sur ses origines, nous en dirons
simplement deux mots pour rappeler que la reconnaissance
de la photographie et le don de son invention au monde se
forgea entre ces murs le 19 août 1839. L'autre mot sera pour
souligner que cette reconnaissance se fit par l'Académie des
Sciences qui, dans les décennies qui suivirent, enregistra ses
premiers développements alors que dans le même temps,
les milieux artistiques, sous la bannière de Jean Auguste
Dominique Ingres, se déchaînaient contre le nouveau
medium : « C'est beau la photographie… C'est très beau
mais il ne faut pas le dire. » Malgré quelques textes éclairant
ces débuts, en particulier ceux de Paul-Louis Roubert, il y a
encore beaucoup à écrire sur ce socle, premier modèle qui,
depuis ses origines a fait pencher la photographie vers les
univers scientifiques. Il y aurait beaucoup à dire sur le fait
que la photographie est partie dans l'unicité du modèle alors
que pour Nicéphore Niépce et William Henry Fox Talbot la
multiplication devait l'emporter sur la capture. » [Extrait]
Bernard Perrine
, correspondant
de la section de Photographie
L’architecture, éclats et émiettement
« Vous vouliez nous parler d'un danger qui paraît menacer
l'architecture. Oui, celui de son éclatement, de son émiet-
tement en de nombreuses professions. Je n'en parlerai pas
sur le mode de la déploration, car il est fatal et s'inscrit dans
la marche générale du monde. J'essaierai de montrer ce
qui peut rester à ce métier qui corresponde à ses ambitions
traditionnelles. Et ce vers quoi le portent les valeurs qui
dominent la période que nous vivons, principalement celles
du libéralisme économique et de la mondialisation.
Qu'on m'entende bien : il n'y a jamais eu d'époque où
l'architecture aurait constitué une seule profession, une
sorte de farandole comme dans ce monôme des élèves de
l'école des Beaux-Arts sur une gravure d'Alexis Lemaître
(
L'Ecole des Beaux-Arts
, 1889). Il n'y a jamais eu d'époque
où sa doctrine, ses principes moteurs, ses rêves, ses codes ou
son esthétique auraient été unanimes. Ce que l'on sait de la
Renaissance ou de l'âge classique révèle déjà la diversité des
métiers et des statuts, leurs frontières mouvantes. Au milieu
du Quattrocento, Alberti précisait « à qui au juste » il réser-
vait le nom d'architecte : à « celui qui, avec une raison et une
règle merveilleuse et précise, sait premièrement diviser les
choses avec son esprit et son intelligence, et secondement
comment assembler avec justesse, au cours du travail de
construction, tous ces matériaux qui (etc., etc.). » Diviser
les choses avec son esprit, et assembler tous ces matériaux.
Un siècle plus tard, Philibert de l'Orme, que l'on tenait
pour le « premier des architectes français », ne consentait à
la plupart de ses confrères que le titre de maîtres maçons.
Cette discipline, qui s'est constituée en profession libérale
au cours du dix-neuvième siècle, elle conserve d’elle-même
une idée sans cesse plus archaïque. » [Extrait]
François Chaslin
, correspondant
de la section d'Architecture
Hier encore, que faire ?
« A l’issue de chaque point ultime de décadence, comme
le phénix renaissant de ses cendres, à partir d’une logique
qui lui est propre, l’art puise en lui-même les ressources
nécessaires à son développement, tirant de son passé les
avenirs qu’il contient suivant un processus et des modalités
ancestrales sans cesse réinventés, réinterprétés mais jamais
comme aujourd’hui abandonnés.
En effet, hier encore, l’atelier, l’école, le musée, étaient
les lieux privilégiés de l’apprentissage où l’expérience de
l’œuvre par le biais de la copie faisait entrer le postulant de
plein pied dans les arcanes du métier, le plaçant en situation
de s’inscrire dans une lignée, de prendre le relais tendu par
des prédécesseurs lointains ou immédiats. Une conception
fondée sur l’héritage, la mémoire, la transmission, une
conception opposée à celle qui s’est imposée aujourd’hui
à notre temps, qui semble être frappée d’amnésie et où
l’on a substitué au culte ancien rendu à la beauté celui de
l’ex-nihilo. » [...]
« Manet est à l’origine des grandes tendances de la pein-
ture moderne, de Gauguin à Matisse, du fauvisme à l’art
abstrait ». Voici l’exemple même de ce qui est asséné comme
une évidence, comme base de réflexion incontournable
comme l’on dit pour appréhender intelligemment la période
moderne ; certes, l’
Olympia
fit scandale mais sans nul doute
pas en raison du propos pictural pas plus que celui du
traitement du thème, en tout cas lui attribuer la paternité
de l’art moderne et par-dessus le marché de l’art abstrait
dépasse l’entendement. [Extrait]
Pierre Carron
, membre de la section de Peinture
D
ossier
Jour de débat à l’Académie
Voulue par le professeur François-Bernard Michel pour ouvrir l’Académie des
Beaux-Arts à un large public, cette journée a permis de mieux faire connaître
l’ensemble des académiciens, grâce à la présentation exhaustive et sensible
de Lydia Harambourg et Robert Werner, et de lancer le débat sur la place de
l’Académie sur la scène de l’art français et international.
Cinq interventions, très différentes dans leur sujet et leur approche, ont lancé
la discussion de l’après-midi : Claude Abeille et son étude de la représen-
tation du corps humain à travers le temps, François-Bernard Mâche et son
questionnement sur l’œuvre d’art, François Chaslin sur l’éclatement de la
profession d’architecte, Bernard Perrine sur la photographie entre modèle
et banalité, et Pierre Carron s’interrogeant sur la création d’aujourd’hui.
Grâce à la participation du public (de Benjamin Mouton, architecte en chef
des Monuments historiques à Jean-Michel Bouhours, conservateur au
Musée national d’Art moderne) et des académiciens présents dans la salle
(de Claude Parent, rappelant son amitié avec Yves Klein, à Edith Canat de
Chizy, soulignant l’usage du remploi dans l’art), cette discussion animée a
été constructive. Elle a mis en relief des différences de points de vue tout en
donnant de nombreuses pistes sur des débats à lancer tels que la place de
l’art dans la ville, le rôle des institutions culturelles ou l’enseignement de
l’art en France.
Guy Boyer
, directeur de la rédaction
de la revue
Connaissance des Arts
Au centre : figure symbolique de l'architecte, planche extraite
du
Premier Tome de l'Architecture de Philibert Delorme
, 1657.
À gauche : L'Olympia de Manet sous l'œil du public
du musée d'Orsay.
© Musée d'Orsay / Sophie Boegly
1,2-3,4-5,6-7,8-9,10-11,12-13 16-17,18-19,20-21,22-23,24-25,26-27,28-29,30-31,32
Powered by FlippingBook