Liberation_du_son - page 18-19

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Nadine Eghels : Qu’évoque pour vous aujourd’hui
l’appellation « musique contemporaine » ?
Pascal Dusapin : c’est une appellation que je chicane depuis
toujours car je la trouve discriminante. Si cette notion
permet de qualifier un type d’expression et de recherche
musicale qui avait sa légitimité dans la période de l’après-
guerre jusque dans les années 50-60, elle n’a aujourd’hui
plus de raison d’être. Cette appellation de
musique contem-
poraine
peut être considérée comme discriminante car elle
associe une musique à un style qui révèle des catégories
relativement obsolètes. Or ce style n’a plus de signification
réelle à nos oreilles. Excepté renvoyer à des réflexes propres
à l’académisme si caractéristique des années 60 et qui font
encore les beaux jours de bien des séminaires de compo-
sition. J’ajoute néanmoins que cette musique (la musique
sérielle puisqu’il faut bien la nommer) a produit des chefs
d’œuvres pour lesquels j’ai la plus grande admiration.
Notons que si dans l’art on parlait de peinture moderne,
d’abstraction lyrique, de minimalisme etc., il faut relever
que toutes ces notions ont été dépassées au profit d’éner-
gies nouvelles. Il n’y que la musique qui parle encore de
musique dite
contemporaine
, comme si elle spécifiait un
style en même temps qu’un genre. Mais qu’est-ce que cela
signifie ? Si on considère la musique de Pierre Boulez, oui
bien sûr elle est contemporaine dans son expression, mais
celle de John Adams l’est-elle moins ? Ces deux musiques
sont portées par des histoires contemporaines différentes
et n’ont pourtant rien en commun. Il est pourtant possible
de les entendre ensemble, non ? Pour le public européen,
la notion de musique contemporaine est toujours associée à
une expression très austère et un peu rébarbative car il faut
bien remarquer que beaucoup de ces œuvres ne se souciait
guère d’être entendues. Pour ma part je n’ai pas envie
d’obéir à ces critères. Si je reviens à votre question, le mieux
serait de parler de musique, tout simplement ! Même si je
pense que le terme « moderne » est plus vif, plus expressif
que le terme « contemporain », trop idéologique à mon sens.
N.E. : Et la « musique actuelle » ?
P.S. : Le terme « musique actuelle » répertorie plutôt les
musiques électroniques où se retrouvent quantité de styles
très différents. En fait, ce terme a probablement été créé
par les fonctionnaires du ministère de la Culture, non par les
artistes. Ces artistes-là ne se posent pas la question de savoir
s’ils font de la musique actuelle, ils le sont.
D
ossier
ne peut se passer d’une autre même si elle représente son
contraire. Ma « famille » traverse donc les époques, mais
reste apparentée à la musique dite classique : je ne viens
ni du rock, ni du jazz même si j’apprécie beaucoup de ces
musiques. Quand, jeune homme, je déclarais aimer à la
fois Sibelius et Schönberg, personne ne me comprenait. Si
j’ajoutais à cette liste John Coltrane ou les Doors, j’avais
l’air presque fou. C’en était presque drôle tant il est vrai
que la « musique contemporaine »  a été édifiée sur des
canons assez militaires. Mais on peut retrouver cela dans les
autres arts. Je me souviens encore de la tête des gardiens
du temple minimaliste quand sont apparus sur la scène
artistique mondiale des artistes comme Enzo Cucchi ou
Jean-Michel Basquiat. En ce qui concerne la musique,
la première question est donc de se demander :
contem-
poraine
de quoi ? Toutes les musiques sont forcément
contemporaines de leur temps. Lorsque j’ai enseigné au
Collège de France en 2007, je m’étais promis de ne jamais
dire « musique contemporaine ». Et j’ai tenu ma promesse.
Dans le livre qui a été publié ensuite aux Éditions du Seuil,
ce terme n’apparaît pas.
N.E. : Quelles pistes suivez-vous à présent dans votre
travail de composition ?
P.D. : Je suis dans un voyage, qui est en voie de constitution
puisque je ne suis pas encore mort. Je viens de terminer
mon septième opéra sur la Penthésilée de Kleist, chez moi la
question lyrique est très présente. L’opéra concentre tous les
moyens d’expression sur un enjeu qui est certes le spectacle,
mais on sait que le genre lyrique peut aussi se glisser dans
des formes différentes. La question du drame peut exister
dans une pièce d’orchestre et même dans des formes plus
réduites. Ainsi ma pièce
O Mensch
, pour piano et baryton,
qui dure 1 heure 20 et dont j’ai également assuré la mise
en scène, relève aussi de l’opéra. En ce qui me concerne, la
question de l’expression vocale et de la représentation est
essentielle. Mais j’ai aussi écrit sept quatuors à cordes, des
pièces concertantes ou purement symphoniques.
J’aime donner l’exemple de Mahler, qui a dirigé beaucoup
d’opéras, à l’Opéra de Vienne. On sait que Mahler a rénové
la question lyrique en dépoussiérant certains auteurs, en
particulier Mozart. Mahler n’a jamais composé d’opéra,
mais ses symphonies ne sont-elles pas comme des opéras
abstraits qui concentrent des affects prodigieux éminem-
ment théâtraux ? Quand on constate la gamme expressive
des affects chez Mahler, qui vont de la plus grande trivialité
à la transcendance absolue, on peut le considérer comme
un compositeur lyrique, car sa musique n’est pas loin de
l’expression opératique.
N.E. : Qu’est-ce que la musique apporte au monde ?
P.D. : La conscience ! La musique porte de la pensée en
elle. Composer, c’est penser. Elle est comme un moment
de vigilance absolue. Si j’écoute les
Variations Goldberg
,
cela m’oblige à être meilleur, à tenir debout face au monde,
à tenter toujours de penser plus juste dans une altérité
rayonnante. Enfin, j’essaye… Mais la musique de Xenakis
me fait le même effet, et beaucoup d’autres œuvres aussi. La
musique vise à élever l’homme vers une plus grande spiri-
tualité, comme toutes les autres formes artistiques. Tenter
de faire monter une conscience et accroître ce territoire
pour que le monde soit meilleur. Point de civilisation sans
grande culture et sans musique.
N.E. : N’est-ce pas de plus en plus difficile ?
P.D. : Certes, nous sommes envahis par des musiques qui
nous assomment. Nous ne les demandons pas mais elles
s’infiltrent partout, dans tous les lieux de notre quotidien.
Leur qualité n’est jaugée qu’à l’aune de critères purement
économiques. Nous devons absolument choisir de contrôler
ce flux. À notre époque, la vitesse des informations est
devenue telle que notre cerveau ne peut même plus les
envisager. Alors, une amnésie se crée, la pensée s’érode, se
corrode. Le véritable enjeu aujourd’hui est de garder au plus
près, comme un voilier qui remonte au vent, cette route vers
plus d’éthique, de respect de la mémoire, pour construire
un futur qui tienne debout. Et toutes les formes artistiques
participent de ce combat, pour que l’histoire continue. La
musique est une voie possible pour éveiller la vigilance.
C’est une résistance.
u
N.E. : Dans votre travail, vous situez-vous dans une
famille, dans une mouvance identifiée, ou le champ
est-il complètement ouvert ?
P.S. : Tout le monde appartient à une famille. Aucun artiste
ne peut échapper ni à une descendance, ni à une ascen-
dance. En ce qui me concerne, ma famille est celle de la
musique d’expression écrite qu’on appelle sommairement
« classique », mais on sait qu’elle correspond en fait à
une période de l’histoire relativement courte, disons du
milieu du 18
e
siècle jusqu’à 1820 environ qui voit poindre la
période romantique.
La musique de Ockeghem est-elle classique ? Et celle
de Mahler ? Dans les deux cas, non. On voit bien les
limites des définitions ! En un sens, j’aime à penser que
ces musiques sont toujours contemporaines puisque nous
continuons à les écouter. À votre question, je préfère
répondre en citant les musiques que j’aime : les polyphonies
de la Renaissance, Bach , Beethoven, Berlioz, Mahler,
Schönberg, Xenakis, Boulez, Ligeti, Kagel, mais aussi Steve
Reich… pour ne citer que ces compositeurs car j’aime aussi
des musiques très populaires ! À la vérité, aucune musique
Éveiller la vigilance
Rencontre avec
Pascal Dusapin
, compositeur
En haut : le baryton Georg Nigl dans
O Mensch !
,
opéra de Pascal Dusapin sur des poèmes de Friedrich Nietzsche,
au Théâtre des Bouffes du Nord, Paris (2011).
Photo Marthe Lemelle
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