Liberation_du_son - page 26-27

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A
u moment de faire des choix pour interpréter une
œuvre d’un Beethoven, d’un Bartok ou d’un Fauré,
quels interprètes n’ont pas, un jour, regretté de ne
pouvoir poser leurs questions directement au compositeur ?
Travailler avec un compositeur est toujours un privilège.
Mais lorsqu'il s'agit d’Henri Dutilleux…
Pour ma part, depuis toujours passionné par l’œuvre de
Dutilleux - je me rappelle, adolescent la
création par Rostropovitch de
Tout un
monde lointain
au Palais des Congrès
à Paris - c’est dès leur parution que j’ai
joué les
Trois Strophes sur le nom de
Sacher
 pour violoncelle seul.
Je les ai
ensuite programmées régulièrement en
concert en France et à l’étranger. Cela
sans, bien sûr, imaginer qu’un jour je
pourrais en rencontrer l’auteur. Une telle icône !
C’est à Devy Erlih, le violoniste, que je dois la première
rencontre avec Henri Dutilleux. Jamais, s'il ne m'y avait
expressément poussé, je n'aurais osé, de mon propre chef,
déranger un auteur de ce « calibre ».
D'emblée j'ai pu constater que sa réputation d'extrême
délicatesse n'avait rien d’usurpé. N'a-t-il pas été jusqu'à
me remercier d'avoir pris sur mon temps pour venir le
voir ?! Sa grande simplicité sans affectation, doublée d'un
infini respect des interprètes, ce désir d'être toujours clair
dans son écriture, la vitesse et la qualité de son écoute
intérieure…
Bien sûr très intimidé au départ, j’ai été vite rassuré par
ses réactions qui semblaient si immédiatement positives
à mon égard. J’avais, à sa grande surprise, joué l’œuvre
par cœur ; mais, lorsqu’il a voulu me montrer la révision
D
ossier
qu’il préparait pour la seconde édition, j’ai dû sortir ma
partition. Et là, quelle ne fut pas ma honte ! Je m’étais
permis quelques ajouts au crayon : j’avais jugé nécessaire, à
destination de mes élèves, d’affiner certaines imprécisions
de la première édition et de pondérer quelques indications
de tempo ou de nuances. Heureusement, cette honte s’est
transformée en bonheur lorsque j’ai vu que mes corrections
correspondaient en tous points à celles
prévues pour la nouvelle édition ; j’avais
ainsi la confirmation qu’un examen attentif
du texte autorise ce genre de déductions.
Ce premier contact fut le déclencheur
d’une relation durable, puis d’une amitié.
Par la suite les visites à Henri
Dutilleux se sont faites plus régulières, et
notamment grâce au quatuor Rosamonde
dont je suis membre. En effet, depuis les premières années
d'existence de notre ensemble,
Ainsi la Nuit
figure en
bonne place à notre répertoire et nous le programmons
avec une constance sans faille. Non seulement nous l'avons
travaillé avec lui, mais aussi, nous l'avons jouée de multiples
fois en sa présence. Et, avant chaque occasion - émission de
radio, présentation publique, concerts - il prenait le temps,
systématiquement, d’une séance de travail avec nous. Les
deux fois où nous avons gravé
Ainsi la Nuit
en CD, il était
là, en cabine. Et tout récemment encore, lorsque nous
avons enregistré un DVD live de musique française (Ravel,
Dutilleux, Debussy), il est venu à Fontevraud nous honorer
de sa présence.
Ce début d'intimité avec un esprit aussi élevé que le sien
est progressivement devenu une sorte de ciment pour notre
quatuor. Conscients de l’honneur qu’il nous faisait, nous
avons tous été profondément heureux de cette proximité.
Il aurait été dommage que, de cette complicité, ne restent
que nos propres souvenirs. D’où l’idée que nous avons
soumise à Vincent Bataillon, avec lequel nous venions de
faire le documentaire
Notes pour un quatuor
: conserver
une trace filmée du lien étroit que Dutilleux entretient avec
son unique oeuvre pour quatuor à cordes ainsi que de sa
connivence avec nous.
«Ainsi la nuit...»
Par
Xavier Gagnepain
, musicien soliste et chambriste, chef d’orchestre, enseignant
Avec ce mélange de charisme et d'humilité qui le
caractérise, Dutilleux s'est prêté au jeu et Vincent s’est laissé
séduire par le compositeur et sa musique. En mélomane
averti, il a compris qu'à travers un film comme celui-là,
il serait possible de faire sauter les quelques verrous qui
empêchent certains d'accéder à la beauté de son univers
musical. Et il nous a concocté, en deux ans, un très beau
film qui, à la fois, parvient à saisir cette dimension tellement
touchante de la personnalité de Dutilleux et à faire pénétrer
l'auditeur dans une vraie compréhension d'
Ainsi la Nuit
. Il a
su mettre en relief la poésie du texte tout en donnant aussi
la parole aux interprètes.
Mais surtout il a fait la part belle à l'œuvre elle-même :
le documentaire se conclut en faisant entendre
Ainsi la
Avec Henri Dutilleux et le Quatuor Rosamonde, le réalisateur
Vincent Bataillon
a témoigné
d’une collaboration féconde de plus de vingt années entre un compositeur et ses interprètes,
autour du quatuor à cordes écrit par Henri Dutilleux. Dans son film
Ainsi la nuit
, il rend
compte de cette relation unique, de ces échanges entre interprètes et compositeur, au
travers de la musique qui se déplie sous nos yeux et nos oreilles, d’accéder à ce quatuor de
Dutilleux, si célèbre pour les musiciens, mais difficile d’accès pour nous au premier abord.
Il n’est déjà pas fréquent pour des musiciens de collaborer avec un compositeur de son
vivant ; bon nombre des compositeurs du répertoire pour quatuor à cordes ne sont plus de ce
monde. Mais quand en plus le compositeur est passionné par l’interprétation de son œuvre
et que régulièrement au fil des années il fait des séances de travail avec ses interprètes qui
débouchent entre autres sur des modifications de l’écriture de la partition pour les éditions
prochaines, nous vivons quelque chose d’exceptionnel.
Ce début d'intimité
avec un esprit aussi
élevé que le sien est
progressivement devenu
une sorte de ciment pour
notre quatuor. 
Nuit
en intégralité, filmé lors d’un concert en présence du
compositeur à Douai - la ville où il a passé son enfance -
dans l'Auditorium qui porte son nom.
L’interprète a parfois un rôle de missionnaire auprès
du public, le professeur aussi auprès de ses étudiants. Par
ces images, gravées à jamais, j’ai un peu aujourd’hui le
sentiment d’une mission accomplie.
u
En haut et à doite : vues extraites du documentaire
Ainsi la nuit
(2011), réalisé par Vincent Bataillon autour de la collaboration entre le
compositeur Henri Dutilleux et le Quatuor Rosamonde.
Production : Réunion 3/Les Films de la Lys/WEO.
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