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Debussy et Stravinsky, en 1910.
Photo DR
D
ossier
la catégorie rivale des « musiciens qui ont quelque chose
dans le cœur », il chante les louanges d’Albéric Magnard,
qui achève sa 4
e
symphonie. Il sera bientôt l’un des premiers
musiciens victimes de la première boucherie mondiale, dont
la lauréate du Prix de Rome 1913, Lili Boulanger, ne verra
pas la fin. Première femme compositeur accueillie, à 19 ans,
à la Villa Médicis, elle s’éteindra 11 jours avant Debussy, le
15 mars 1918, ayant traversé le monde musical comme une
comète de génie.
La troisième date-clé, 1933, peut sembler une année de
reflux. Le monde se relève à peine de la crise économique
de 1929, et cherche des antidotes à la morosité dans les
nouveaux divertissements offerts par le développement
de la radio, du disque, et l’apparition du cinéma sonore.
Les deux figures saillantes de l’avant-garde musicale
changent de cap. « Le soleil Stravinsky qui nous éblouissait
tous » (Francis Poulenc) a entamé sa période « rétrospec-
tive » (
Symphonie de psaumes, Concerto pour violon
) et
Schönberg, dix ans après la mise au point de la technique
dodécaphonique – utilisation non hiérarchique des 12 sons
de la gamme tempérée – a entrepris des transcriptions
de concertos du XVIII
e
siècle (Monn, Haendel)
avant de composer une
Suite pour cordes
des plus
néo-classiques. Ce qui
caractérise l’année 1933,
c’est un soudain mélange
des genres, inauguré le 17
janvier avec la création triomphale, salle Pleyel, du
Concerto
pour la main gauche
de Ravel, où les accents de Jazz trans-
figurés font sensation. Au même moment sort sur les écrans
Quatorze Juillet
de René Clair, dont la valse « À Paris, dans
chaque faubourg… » connaît un succès immédiat, même
hors film (pas moins de 6 versions discographiques). Son
compositeur, Maurice Jaubert, affirme : « Nous réclamons
une musique populaire et contrairement aux apparences
nous ne pensons pas ouvrir ainsi une voie facile. » Opinion
partagée par Kurt Weill, dont les mélodies canailles de
Mahagonny songspiel
ont transporté le public mondain de
« La Sérénade » au point de lui faire comparer son œuvre à
une
Passion
de Bach…
Financée par la princesse de Polignac, la vicomtesse de
Noailles et la marquise de Casa-Fuerte, « La Sérénade » -
fondée en 1931 - est une version proustienne de la Société
Nationale, face à laquelle la société rivale « Le Triton »,
créée fin 1932 sous l’impulsion de l’excellent compositeur
Pierre-Octave Ferroud (1900-1936) fait figure de nouvelle
S.M.I. - alors en perte de vitesse - par son souci d’ouverture
vers les musiques venues de l’étranger, préoccupation
d’autant plus opportune qu’émigrent à Paris les composi-
teurs d’outre-Rhin chassés par l’arrivée d’Hitler au pouvoir.
Après l’autodafé du 10 mai devant l’Opéra de Berlin, un
journaliste a réclamé : « Pour la musique aussi, il doit y
avoir un bûcher. » Mais le monde musical parisien, par
essence protectionniste, regarde avec méfiance ces exilés
qui ont nom Paul Dessau, Hanns Eisler, Bronislau Kaper,
Joseph Kosma. En l’espace de huit mois, Kurt Weill va
pouvoir mesurer la courbe ascendante de cette hostilité :
accueilli en mars chez les Noailles où il travaille à sa 2
e
symphonie (commandée par la princesse de Polignac), il
essuie en juin une cabale montée contre son ballet
Les 7
péchés capitaux
(sa dernière collaboration avec Bertolt
Brecht qualifiée par Serge Lifar de « pourriture de ballet »)
avant de déclencher en novembre, salle Pleyel, un véritable
tollé avec trois extraits de
Silbersee
que Florent Schmitt
conspue d’un « Vive Hitler ! » D’autres compositeurs, dont
Schönberg, ont déjà traversé l’Atlantique, qui se feront
une place enviable à Hollywood, comme Erich Wolfgang
Korngold ou Hans J. Salter.
Et c’est d’Amérique que viendra dans cette année de
montée des périls une avancée musicale significative : la
création à New-York, le 6 mars, d’une pièce exclusivement
composée pour un ensemble de percussions par Edgard
Varèse,
Ionisation
. 5 minutes fascinantes d’invention ryth-
mique foisonnante et de magie de timbres inouïs.
L’automne 1933 voit la disparition du grand chef Walter
Straram, créateur du
Bolero
de Ravel (1928), et de son
orchestre, lauréat en 1931 du premier prix de l’histoire
du disque (
Prélude à l’après-midi d’un faune
), très engagé
dans la défense de la musique nouvelle, notamment celle
V
agues se brisant contre le vent
 : cette toile de Turner
qu’on peut admirer à la Tate Gallery me semble
symboliser la violence des antagonismes esthétiques
qui ont dominé l’évolution musicale pendant la première
moitié du XX
e
siècle, avec, en certaines années particulières,
des déferlantes qui constituent autant de balises de la
modernité
, terme préférable à celui de « contemporain »,
vidé à force de son sens. Car si toute musique est par
définition « contemporaine » de quelque chose, elle n’est
pas nécessairement « moderne ».
Emmanuel Chabrier disait de son œuvre que « c’est
certainement de la musique d’aujourd’hui ou de demain,
mais pas d’hier
. »
Il meurt en 1894, première date-clé. Un monde s’achève :
Brahms lance ses derniers feux (les deux
sonates
pour
clarinette et piano), Mahler achève sa 2ème symphonie,
tandis que dans une France déchirée par l’Affaire Dreyfus,
s’érige un temple wagnérien où l’on prône la primauté du
contrepoint sur l’harmonie, la
Schola Cantorum
. Sous la
férule de Vincent d’Indy, cette école où souffle un esprit
monarchiste, antisémite et volontiers xénophobe, va se
constituer en forteresse contre le bastion « harmoniste » et
réputé « républicain » du Conservatoire, ayant au préalable
fait main basse sur la Société Nationale de Musique, créée
naguère par Camille Saint-Saëns à l’enseigne « Ars Gallica ».
C’est en son sein, cependant, que va éclore la première fleur
de l’avant-garde : la création, le 22 décembre, du
Prélude
à l’après-midi d’un faune
de Claude Debussy. Un art inouï
dans la combinaison des timbres, une démarche profon-
dément novatrice où le son dicte la forme. Albert Roussel,
futur « scholiste » pourtant, soulignera : « La musique
française doit être reconnaissante à Claude Debussy de
l’avoir libérée de l’emprise wagnérienne. » À l’opposé, un
Reynaldo Hahn estime que la flûte du
Faune
n’apporte
que « le souffle du désordre. » Mais l’œuvre ne causa aucun
scandale : elle fut même bissée.
En revanche, un fameux scandale marque la seconde
année-clé : 1913. L’éruption volcanique que représenta, le
29 mai, sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées flam-
bant neuf, la révélation du
Sacre du printemps
de Stravinsky,
par les Ballets Russes de Diaghilev, a quelque peu éclipsé
les richesses d’une année musicale prolixe en avancées et
prémonitions, comme la publication du manifeste futuriste
de Luigi Russolo,
L’art des bruits
. Un chef d’œuvre peut en
cacher un autre. La révolution tellurique du
Sacre
a enfoui
sous sa lave
Jeux
de Debussy, créé quinze jours auparavant
sur la même scène par la même troupe, qui demeurera
plus de trente ans dans l’oubli.
Jeux
s’affirme aujourd’hui
comme l’œuvre la plus audacieuse de la dernière manière de
Debussy, lequel préconisait, en 1913 justement : « Épurons
notre musique, appliquons-nous à la décongestionner,
cherchons à obtenir une musique plus nue. » Un conseil
qu’aura ignoré Richard Strauss, qui terminait alors sa
Symphonie alpestre.
Cette volonté d’épure se manifeste avec éclat dans les
Trois poèmes de Stéphane Mallarmé
, où Maurice Ravel brise
son image de « classique chatoyant » pour se rapprocher de
l’atonalisme ascétique d’Arnold Schönberg et de ses élèves,
lesquels marquent l’année 1913 de deux repères majeurs,
Alban Berg avec les
4 pièces pour clarinette et piano
et
Anton Webern avec ses 6
Bagatelles pour quatuor à cordes.
Stravinsky a fait découvrir à Ravel la partition toute récente
du
Pierrot lunaire
de Schönberg, et Ravel, enthousiasmé,
caresse le « projet mirifique d’un concert scandaleux »
(sic) où la création parisienne de
Pierrot lunaire
voisinerait
avec celles des
Mallarmé
et des
Trois poésies de la lyrique
japonaise
que vient d’achever Stravinsky, dans le cadre de la
Société Musicale Indépendante, dite « S.M.I. ».
Créée en 1909 à l’instigation de Ravel, en réaction contre
le sectarisme de la Société Nationale phagocytée par les
Scholistes, la S.M.I. n’est aux yeux de D’Indy qu’un regrou-
pement de « musiciens qui n’ont rien dans le cœur ». Dans
Flux et reflux d’un
demi-siècle de
musique «nouvelle»
Par
François Porcile
, musicologue, réalisateur et historien du cinéma
Nous réclamons
une musique populaire
et contrairement aux
apparences nous ne
pensons pas ouvrir
ainsi une voie facile.
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