Liberation_du_son - page 10-11

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de compositeurs austro-allemands comme Berg,
Hindemith, Webern et Weill. Cette dissolution sera bientôt
compensée par la naissance de l’Orchestre National (18
février 1934), qui allait ouvrir un nouvel horizon créatif pour
la musique de son temps, et constituer un des piliers de la
quatrième date-clé, 1948, celle des « chocs de vagues ».
La Libération a signifié pour le domaine musical une
complète remise en cause des valeurs éthiques et esthé-
tiques, même si certains compositeurs, feignant d’ignorer
le cataclysme qui vient de se produire, s’obstinent à écrire
« comme avant ». Mais plus rien n’est « comme avant », à
commencer par le mécénat des riches aristocrates, balayé
par la guerre, qui va se trouver relayé par l’État, principa-
lement à travers la Radio et son Orchestre National. Dès
l’automne 1944, il appartient à celui-ci, sous les baguettes
de Roger Désormière et Manuel Rosenthal, de réhabiliter
des musiciens interdits par le nazisme (Bartok, Hindemith,
Prokofiev, Stravinsky… ) de révéler des partitions inconnues
en France (Dallapiccola, Mahler, Szymanowski… ) et
les nouvelles œuvres commandées par la Radio, soit pas
moins de 50 créations mondiales de compositeurs français
entre 1944 et fin 1950. Entre autres événements, Roger
Désormière donne, le 15 avril 1948, la première audition
intégrale du monumental
Livre de la jungle
de Charles
Kœchlin (1867-1950). Tous deux se retrouvent peu après,
en compagnie d’Elsa Barraine, Louis Durey et Serge Nigg, à
former l’Association Française des Musiciens Progressistes,
à l’issue du Congrès International des Compositeurs et
Musicographes, tenu à Prague en mai 1948 à l’initiative
de l’idéologue soviétique Andrei Jdanov, exhortant les
musiciens à exprimer « les sentiments et les hautes idées
progressistes des masses populaires. » En janvier, Jdanov
avait condamné la dérive « formaliste » de compositeurs
soviétiques aussi renommés que Prokofiev, Khatchaturian ou
Chostakovitch. Battant sa coulpe, Prokofiev avait confessé le
« péché d’avoir commis, sous l’influence de certains courants
D
ossier
occidentaux, diverses erreurs formalistes. » Élsa Barraine,
pour sa part, reproche à Prokofiev et Chostakovitch d’avoir
«
manqué
à leur mission depuis vingt ans, tout contenu
nouveau
impliquant un contenant
nouveau
. Ils ont manqué
de courage vis-à-vis des masses, toutes prêtes à encaisser les
choses les plus
avancées.
 » Un avis peu conforme à l’esprit
jdanovien, qui n’empêche pas un André Hodeir (1921-2011)
de considérer le mouvement progressiste comme une « fuite
dans une fallacieuse simplification du langage ». Car pour
cet émule d’Olivier Messiaen par ailleurs passionné de Jazz,
le véritable « engagement » musical, loin des « prétextes
politiques ou humanitaires » des progressistes, réside dans
l’approfondissement de la technique dodécaphonique
élaborée par Schönberg en 1923, que son disciple René
Leibowitz remet au goût du jour dans le Paris d’après
guerre, initiant le jeune et intransigeant Pierre Boulez
dont le prosélytisme « sériel » va se trouver contesté par
des musiciens « épris de liberté », comme Maurice Ohana,
fondateur en 1947 du groupe « Le Zodiaque », autant hostile
à la « tyrannie des dodécaphonistes » qu’aux ukases jdano-
viens, tout en récusant le confort sclérosant de la tradition,
« encore bien armée à l’époque », souligne Ohana.
Paradoxalement, Boulez et Ohana reçoivent presque
simultanément une commande d’Henri Dutilleux, respon-
sable à la Radio du « Service des Illustrations Musicales »,
pour accompagner respectivement une adaptation du
Soleil
des eaux
de René Char et de
La peste
d’Albert Camus.
Autre paradoxe, involontaire, la diffusion du
Soleil des eaux
,
le 29 avril 1948, précède de quelques heures la création,
à la Société Nationale, de la
Sonate
pour piano d’Henri
Dutilleux. On ne peut imaginer voisinage plus antipodique,
l’avant-gardisme radical s’opposant à une belle vérification
de la formule d’Éluard : « La tradition est avant tout inven-
tion et découverte ».
En ces temps, l’étoile montante de la modernité s’appelle
Olivier Messiaen, qui n’a pourtant pas adopté le système
sériel, ce qui va provoquer un clivage certain avec son élève
Boulez, lequel estime que « le côté harmonique de Messiaen
hérisserait les plus indulgents ». Le « maître » est en train
de terminer son immense
Turangalîla symphonie
, dont des
extraits (« Trois talas ») sont révélés en février 1948 à la
Société des Concerts du Conservatoire. Boulez est cinglant :
« Musique de bordel » (faisant écho au « musique de
lupanar » proféré naguère par Reynaldo Hahn à l’encontre
de celle de Kurt Weill… ). Mais Messiaen n’est pas en
reste en matière de coups de griffe, qui taxera le
Canticum
sacrum
de Stravinsky (dont la
Messe
est créée à la Scala de
Milan le 27 octobre 1948) de « Devoir de l’élève Machaut
corrigé par Leibowitz ».
Au cœur de cette cristallisation des antagonismes de
l’année 1948, une porte s’est ouverte le 20 juin au « Club
d’essai » de la Radio, avec le premier « concert de bruits »
conçu par l’inventeur de la musique concrète, Pierre
Schaeffer. Une recherche, pour l’heure artisanale (la bande
magnétique n’apparaîtra que deux ans plus tard), qui débou-
chera sur les riches perspectives de l’électroacoustique.
Boulez reconnaîtra que « le musicien se trouve placé devant
une situation inusitée : la création du son lui-même. »
Qu’avait rêvé d’autre Debussy un demi-siècle
auparavant ?
u
Henri Dutilleux et
la création à la radio
Par
Gilles Cantagrel
, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
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944. Libération de Paris. Le compositeur Henri
Barraud se trouve chargé d’organiser une « Radio
française » libre, et va bientôt prendre la direction
des services musicaux de la Radiodiffusion. À la tête d’un
« Service musical des émissions littéraires et dramatiques »,
il nomme le compositeur Louis Aubert, à qui il donne
comme adjoint un jeune musicien de 28 ans entré un an plus
tôt à la Radio comme chef de chant, Henri Dutilleux. Peu
après, Dutilleux succède à Aubert aux fonctions de ce qui
devient le « Service des illustrations musicales », avec pour
adjointe Claude Arrieu. L’aventure va durer
près de vingt ans.
Le compositeur s’entoure d’écrivains,
parmi lesquels Jean Tardieu, et d’hommes de
radio, comme Alain Trutat, un fidèle collabo-
rateur, pour trouver un mode d’expression
nouveau, en une sorte d’atelier de réflexion
et de création qui donnera naissance plus
tard à l’« Atelier de création radiopho-
nique ». Musique et drame s’y trouvent étroitement mêlés
dans une réalisation spécifiquement radiophonique, ce que
les Allemands nomment un
Hörspiel
.
Si cette activité à la radio est un aspect moins connu de
l’activité d’Henri Dutilleux, il n’en est pas moins très impor-
tant et riche de réalisations. Car on ne doit jamais perdre
de vue que l’essentiel de la mission d’une radio de service
public consiste en la défense du patrimoine musical et son
enrichissement par la création, ce qui justifie l’entretien de
formations orchestrales et chorales, ainsi que de services de
production et de création. À ce titre, Dutilleux va passer de
nombreuses commandes à des compositeurs français, sans
le moindre esprit de chapelle. Place est faite, bien sûr, aux
musiciens à la réputation établie, Louis Durey, Louis Saguer,
Darius Milhaud, Germaine Tailleferre ou Jean Wiener.
Mais à lire son long palmarès, il est frappant de constater
l’intuition et le goût du compositeur dans les choix qu’il
a opérés, en étroite relation avec les textes dramatiques
envisagés, vers des compositeurs de sa génération, voire
de plus jeunes. Ce sont Maurice Ohana (avec quelque dix
commandes !), Pierre Boulez, Betsy Jolas, Serge Nigg, Marius
Constant, Georges Delerue, Claude Prey et tant d’autres.
Toutes ces réalisations étaient bien sûr radiodiffusées,
non seulement sur les ondes nationales, mais par les radios
publiques européennes, dans la mesure notamment où
elles étaient reconnues par le prestigieux Prix Italia. Créé
en 1948, ce prix international récompense chaque année
la qualité et l’innovation dans une production radiopho-
nique. En quinze ans, de 1948 à 1963, les
commandes de Dutilleux ont donné à la
France sept fois le prix, soit une année sur
deux – un record.
Certaines de ces partitions ont depuis vécu
une existence autonome au concert, comme
Le Soleil des eaux
de Boulez,
Le Tombeau
de Debussy
, de Maurice Ohana, ou
Dans la
chaleur vacante
de Betsy Jolas, créé sous la
direction de Gilbert Amy.
Dutilleux quitte la Radio en 1963 pour se livrer tout entier
à la composition. Peu après, ce genre du
Hörspiel
(il n’existe
pas de mot français) est délaissé au profit des « drama-
tiques » de France Culture. Mais la création musicale n’en
est pas pour autant abandonnée, bien au contraire. Le
service de la création musicale, longtemps dirigé par Charles
Chaynes, a aujourd’hui à son actif de très nombreuses
œuvres commandées, exécutées et diffusées par la Radio, et
se trouve ainsi parmi les principaux soutiens de la création
dans notre pays.
u
Le compositeur Kurt Weill (1900-1950).
Photo DR
Dutilleux va passer
de nombreuses
commandes à des
compositeurs français,
sans le moindre esprit
de chapelle. 
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