Liberation_du_son - page 16-17

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L’Itinéraire ne fut pas seulement un lieu d’élaboration
théorique et d’engagement au cœur de la vie musicale
française et internationale. Il me paraît nécessaire de souli-
gner aujourd’hui à quel point cet ensemble - dont j’ai été
Président et directeur à la suite de Tristan Murail de 1985 à
2003 - a donné naissance à tant d’œuvres majeures, de publi-
cations musicologiques et universitaires à travers le monde.
Il s’est retrouvé au centre des débats les plus névralgiques
sur de nouvelles écritures pour plusieurs générations de
jeunes compositeurs. Il fut le catalyseur de ces recherches
sur les structures internes du son et l’élaboration des outils
d’exploration notamment ceux de l’informatique à venir.
Ces recherches se faisaient aussi en dehors de notre cercle
restreint. Il faut citer notamment les travaux de Jean-Claude
Risset, de François-Bernard Mâche, Claude Vivier, Jonathan
Harvey, Salvatore Sciarrino, Mesias Maiguascha, Peter
Eötvös, ceux des universités américaines, les trouvailles de
John Chowning et Max Mathews dans les laboratoires Bell.
Il y avait là comme une logique historique.
Il est impossible dans l’espace qui m’est imparti de résumer
l’ensemble de ces recherches qui convergèrent à un moment
donné à l’Itinéraire. La complexité de ces divers mouvements
fut pour nous le point de départ d’une aventure qui allait
donner naissance, non seulement à une nouvelle appré-
hension du phénomène sonore, mais à des écritures certes
diverses mais obéissant à une évolution commune. Pour
résumer, je dirais que notre utopie – car nous en avions une –
fut de composer des œuvres instrumentales ou mixtes basées
sur l’exploration des propriétés acoustiques des sons et de
concevoir des formes générées par leurs structures internes.
Je n’oublie pas, dans ce paysage historique, les noms de
Giacinto Scelsi ou Stockhausen, dont le cours mythique de
Darmstadt en 1972 sur
Stimmung
provoqua chez Grisey et
moi un choc décisif.
Il y avait certes là une contradiction avec les objectifs
de ces combinatoires sérielles qui revendiquaient à elles
seules la force exploratoire de l’écriture musicale et de sa
dimension abstraite. Cette introspection du son avec ses
lois internes et organiques renvoyait bien sûr à l’analyse
des spectres harmoniques, d’où le terme de «
musique
spectrale
. » À la
série
génératrice sérielle
, nous avions
substitué le
timbre générateur
et ses lois acoustiques. C’était
aussi l’enseignement de
Stimmung
. Nous tentions de faire
I
l est difficile de retracer la naissance et l’histoire de ce
courant artistique, ce que l’on appelle depuis près de
quarante ans l’école spectrale, sans évoquer le contexte
très particulier des années 70 en France, en particulier à
Paris, et ce qui se jouait alors dans la création musicale,
notamment rue de Madrid, au CNSM, là où mes camarades
de la classe Messiaen et moi-même nous nous sommes
retrouvés.
Je pourrais longuement m’arrêter sur le contexte histo-
rique dans lequel les prémisses de la sensibilité spectrale
ont émergé : mai 68, qui provoqua une onde de choc dans
un lieu difficilement ébranlable comme le Conservatoire,
au point que ce choc s’était répercuté dans les classes
de composition, notamment celles d’Olivier Messiaen et
d’André Jolivet, sans compter la classe d’électro-acoustique
confiée à Pierre Schaeffer.
Chez Olivier Messiaen, la seule classe dont je peux parler,
ayant été son élève, on découvrait la création musicale
en train de s’accomplir. C’est au cœur de cette pédagogie
unique que Messiaen faisait lire et entendre, plutôt qu’une
Cantate
de Webern qu’il admirait, les mixtures polypho-
niques complexes de Ligeti, les orchestres stochastiques de
Xenakis, l’accord de
Stimmung
de Stockhausen, orientant
sciemment notre écoute vers une réflexion critique à propos
de certains dogmes combinatoires de la série intégrale.
Bref, ce qui animait cette classe était la priorité accordée à
la quête de l’inouï, du merveilleux surgissant d’une écriture
exigeante. Comme nous le savons, l'enseignement du
Maître, alchimiste des orgues de la Trinité, détenteur de la
tradition harmonique française, bouleversait les termes de
la relation entre acoustique, électro-acoustique, musique
instrumentale, ainsi que les formes nouvelles non générées
par la seule combinatoire.
Tristan Murail, Gérard Grisey et moi-même, assistions
à ce bouleversement qui, en dépit de nos parcours et
préoccupations respectives et irréductibles, nous incita à
fonder un ensemble regroupant des interprètes et compo-
siteurs, sous le regard bienveillant d’Olivier Messiaen.
D’emblée, nous fûmes un collectif
1
conscient de formuler
théoriquement des recherches portant sur l’introspection
du timbre, lequel se substituait à la série comme
cellule
génératrice
et nous permettait de sortir de certains poncifs
résultant d’une approche trop strictement combinatoire de
la création musicale
La musique spectrale 
et l’ensemble Itinéraire :
ce qui fait date, ce qui fait école
Par
Michael Levinas
, membre de la section de Composition musicale
la synthèse entre l’imaginaire des studios électroniques et la
force structurelle de l’écriture.
La recherche sur le timbre intégrait au sein de l’ensemble
une équipe d’ingénieurs du son spécialisés dans ce que l’on
appelait le live électronique, un équipement et une lutherie
électronique complémentaire avec les instruments dits
traditionnels. De cette lutherie sont sorties les premières
œuvres spectrales :
Période
de Gérard Grisey,
Mémoire-
Erosion
de Tristan Murail et ma pièce
Appels
.
Saturne
d’Hugues Dufourt, qui rejoignit l’ensemble en 1976, fut créé
dans ce contexte.
Est-ce que nous étions tous des compositeurs se recon-
naissant dans ce qui très vite pouvait devenir un nouveau
dogme : la croyance inconditionnelle au processus spectral ?
Je parlerai ici en mon nom. Cette question surgit dès
la fin des années 70. Je n’ai jamais ramené le musical à la
pure matérialité sonore. Ce que j’ai pu exprimer à ce sujet
fut l’objet de ma conférence au séminaire de l’Itinéraire à
Darmstadt  en 1982 : « Qu’est-ce que l’instrumental ? »
2
.
Il me paraît encore aujourd’hui que le déterminisme du
processus ramené à la seule logique interne du timbre
verrouille le champ imaginaire de la forme et de la poétique
musicale. Mon travail actuel est basé sur la structuration
polyphonique et harmoniques d’échelles qui ne cessent
de s’altérer, prolongeant ainsi la recherche d’une tempo-
ralité du langage telle qu’on peut déjà la trouver dans les
hiérarchies tonales ou les structures modales de Debussy,
Scriabine et Bartok. Mon appartenance à l’école spectrale
fut souvent vécue comme anticipation d’un langage et
d’une forme qui répondait de fait à une logique du timbre,
cependant cette logique ne fut pas la cause première de
mon langage.
L’orchestration par les analyses spectrales des sons instru-
mentaux et autres, les mixtures de timbres sont enseignées
progressivement dans les conservatoires d’aujourd’hui sur
des bases scientifiques et non plus exclusivement sous un
mode intuitif ou métaphorique : vieux rêve berliozien en
cours d’accomplissement peut-être !
C’est dans ce sens que je parlerai de généalogies croisées
dont nous fûmes en quelque sorte les aînés, les pères
fondateurs, eux-mêmes fils de généalogies croisées.
Sommes-nous sortis de cette utopie qui a généré de si
grandes œuvres ? Rien n’est moins sûr.
u
1) Rappelons que l’ensemble Itinéraire a été créé en 1973 par un
collectif de jeunes musiciens tout juste sortis pour la plupart du
Conservatoire de Paris : Tristan Murail, Gérard Grisey, Michael
Levinas et Roger Tessier qui venait d’un autre univers que la classe
Messiaen. Parmi les instrumentistes, il faut citer le flûtiste Pierre-Yves
Artaud, l’altiste Geneviève Renon, la contrebassiste Joëlle Léandre,
ainsi que le chef d’orchestre Boris de Vinogradov, assistant de Marius
Constant. L’actrice Sylvia Montfort mit à la disposition de ce nouvel
ensemble la salle du Carré Thorigny qu’elle dirigeait. Le premier
concert de l’Itinéraire s’est tenu dans ce théâtre le 4 juin 1973. Marcel
Landowski, Directeur de la Musique au Ministère de la Culture,
soutint d’emblée l’ensemble et lui accorda une subvention.
2) Repris dans différentes publications, notamment dans les Ecrits
de Michael Levinas,
Le compositeur trouvère
, textes réunis et
présentés par Pierre-Albert Castanet et Danielle Cohen-Levinas, Paris,
L’Harmattan, 2000.
En haut : une répétition de l'ensemble Itinéraire dans le
salon du philosophe Emmanuel Levinas, 1976. De gauche à droite :
Jean-Guillaume Cattin, Geneviève Renon-McLaughlin,
Michael Levinas et Tristan Murail.
Photo Claude Pavy
D
ossier
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