Printemps 2006 - page 11

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Des siècles passés à nos jours, l’opéra se révèle
l’une des institutions socio-artistiques les plus
intéressantes à observer. Art d’élite, il perdure et se
transforme en intégrant diverses formes
contemporaines de la création artistique, à la
conquête de nouveaux publics.
N
é à Florence dans des milieux érudits, à l’aube du
Baroque, il a rapidement évolué à Venise vers le spec-
tacle public. Au fil de son histoire, les contrastes n’y
manquent pas : thèmes légendaires ou historiques, héros puis
anti-héros (tel Wozzeck), récit ou non-récit ; et pourtant l’hu-
maine société est animée d’un constant besoin de raconter : la
quasi-totalité des opéras qui se maintiennent au répertoire le
prouve, au XIX
e
siècle (Meyerbeer, Donizetti, Rossini…),
comme aujourd’hui encore (Mozart, Verdi, Puccini,
Offenbach…). Quel que soit l’attrait de la danse, de la mise en
scène ou de l’orchestre et de son chef, la voix y demeure
toujours la séduction majeure, cette voix qui convient d’ailleurs
fort bien à l’architecture des théâtres à l’italienne (quelque
170 en France).
Art d’élite, entre légende et histoire, fortement marqué
par ses personnages et ses voix, l’opéra s’est longtemps
distingué aussi par une empreinte formelle à fortes saillances,
par son architecture en numéros contrastés. Ce ne fut toute-
fois pas le cas à ses débuts, ni souvent au XX
e
; mais il est
certain qu’une longueur sans grand relief convient plutôt à
des publics très exercés.
L’examen comparé des deux derniers siècles est particuliè-
rement instructif. Autrefois, l’opéra était incontestablement
L
e caractère le plus étonnant des organismes est qu’ils
se reproduisent génération après génération de telle
manière qu’ils ressemblent à leurs parents […]
Comment une cellule-œuf, contenant diverses macromolécules
[…] devient-elle un cheval avec une tête d’un côté, une queue
à l’autre et des pattes aux quatre coins, tandis qu’une autre
cellule-œuf, qui ressemble étonnamment à la précédente, devient
un coquillage ?
1
Cette phrase de Richard Lewontin résume, à elle seule, toutes
les questions que soulève la réalisation de la forme, de la
couleur, et souvent des comportements de l’être vivant. Si le
XVII
e
siècle a pu croire que l’œuf renfermait un organisme
miniaturisé capable de grossir comme l’aurait fait un
personnage de Lewis Carroll, nous savons aujourd’hui que
“notre” cellule-œuf ne ressemble pas à ce qui sera, quelques
mois plus tard, un petit d’homme
2
.
Tout au long de leur croissance, animaux ou végétaux se cons-
truisent à partir de molécules “en vrac”. Ils sont de l’ordre
émergé du désordre et ce sont les ADN qui sont les
supports matériels de l’ordre. Les ADN ne sont pas vivants,
pas plus qu’aucune molécule d’aucun organisme, mais ils
portent les plans des vivants. C’est pourquoi les chiens engen-
drent des chiens, les chimpanzés des chimpanzés et les humains
des humains.
Cependant, les caractères des êtres ont varié - et même beau-
coup varié - au cours des 3 ou 4 milliards d’années qu’a duré
l’histoire de la vie : certes, les chiens engendrent des chiens
mais, par suite de mutations héritables dans les plans-ADN (la
mémoire de la vie a ses faiblesses…), ce ne sont pas toujours
exactement les mêmes chiens. C’est la sélection naturelle qui
effectue des tris - probabilistes - parmi les individus issus de
cette variation. Ainsi, même si le coup de flash d’une vie
humaine donne de l’évolution une image figée, les traits des
espèces évoluent sans cesse au cours des générations.
Ce sont les populations qui évoluent, non les individus, lit-
on dans les livres. Les individus, toutefois, glanent dans
leur environnement toutes sortes d’informations. Que devien-
nent-elles ?
Chez la plupart des organismes, ces informations meurent à
la mort de l’individu : qu’un crapaud apprenne au cours de sa
vie à reconnaître un insecte immangeable ne sera d’aucune
utilité à ses descendants qui devront indéfiniment refaire le
même apprentissage individuel.
Chez les oiseaux et les mammifères, il en va autrement : un
oiseau apprend à chanter en écoutant ses parents, un jeune rat
apprend à décortiquer les pommes de pin en observant sa mère.
Chez les humains, d’innombrables informations sont mises
en mémoire au cours de la vie tandis que les possibilités infi-
nies de notre langage syntaxique et symbolique permettent
qu’elles soient transmises à nos descendants, à notre entourage
et, de nos jours, à l’humanité entière. Ces informations consti-
tuent la culture, ou plutôt les cultures.
Une culture est faite de connaissance et de création. La
connaissance est le domaine des sciences, la création est le
domaine de l’art, sous toutes ses formes : “
Le David de Michel-
Ange n’existait pas avant qu’il l’ait créé, alors que l’électron exis-
tait avant que Thompson ne le découvre
”.
3
Comme on pouvait s’y attendre, le pouvoir de la culture inter-
fère avec le pouvoir des gènes : chez les rongeurs, les soins dont
le jeune est entouré pendant ses dix premiers jours modifient
pour toute sa vie l’expression de gènes impliqués dans les
comportements ; chez les humains, la structure fine du cerveau
doit peut-être autant à l’éducation et à l’affection qu’au génome.
C’est en ce sens que chaque humain a deux vies.
La première vie commence il y a 3 ou 4 milliards d’années
et s’achève au paquet de gènes qu’elle laisse en héritage à notre
cellule-œuf.
La seconde vie commence à la première division de notre
cellule-œuf et ne s’achèvera qu’à la disparition de la culture.
Grande salle des séances, le 18 janvier 2006
1 - Extrait (traduit de l’anglais) d’un texte de Richard Lewontin, “Science
and Simplicity”, publié le 1
er
Mai 2003 par
The New-York Review of Books
.
2 - Même si certains gènes sont disposés, sur les chromosomes, dans l’ordre
où se succèdent les parties du corps.
3 - Prigogine I., 2002. “La fin des certitudes”.
In
:
La complexité, vertiges et
promesses
(Réda Benkirane, éd.) Ed. Le Pommier: 39-52 [p. 50].
le premier des genres : Rossini et Auber ont donné de leur
vivant leur nom à une artère de notre capitale, grâce à leurs
succès sur les scènes lyriques. Mais, de nos jours, le
premier des genres musicaux français est certainement la
chanson : toutes les statistiques sont là pour le prouver.
La langue des livrets conduit à mettre en évidence une autre
différence majeure. Si les opéras étaient autrefois générale-
ment interprétés en français, la langue originale l’emporte dans
la seconde moitié du XX
e
siècle. Aujourd’hui la mode est au
surtitrage ; mais encore faut-il que celui-ci soit visible de partout.
En revanche l’action menée actuellement en faveur du jeune
public est sûrement novatrice et efficace : à travers visites,
spectacles et ateliers, l’éducation artistique trouve là un contexte
qui marque sans aucun doute les enfants, comme leur famille.
Car l’on sait que 3 ou 4 % des Français fréquentent actuel-
lement ces théâtres lyriques et que 87% de nos compatriotes
n’y sont jamais allés. Pourtant l’opéra vient de plus en plus à
la rencontre du public : à travers les publicités, les films, les
CD, les DVD, les médiathèques de prêt, voire les compa-
gnies d’opéras des rues, sans oublier l’Internet.
De scènes en films, de radios en programmes informatiques,
il faut – pour mieux comprendre l’enjeu opératique – en venir
en fait au statut de la musique dans notre société. Tous les
sondages récents ont donné les mêmes résultats : il s’agit
aujourd’hui très majoritairement d’un art de divertissement.
Pensons que la musique dite savante occupe moins de 4%
dans les médias. Qui plus est, cet art sonore, omniprésent, est
en fait victime de son succès (
La haine de la musique
de Pascal
Quignard en est l’une des tristes preuves).
Dans semblable contexte, où la musique n’a plus rien de
l’art d’exception qu’elle a pu être, il est certain que l’opéra
représente par sa nature, par sa forme d’institutionnalisation,
de préservation, une sorte d’oasis. Preuve en est ce retour
récent des compositeurs à l’art lyrique (Chaynes, Manoury,
Messiaen, Prodromidès… comme Adams, Boesmans ou
Eötvös), permis aussi par les efforts de la SACD en faveur de
la création, le développement d’une politique de reprises des
ouvrages, voire la presse spécialisée.
Voici un ultime exemple, le plus inattendu, le plus extraor-
dinaire, en cette Année du Brésil : l’opéra de Manaus, en
pleine jungle amazonienne ; bâti en 1896, ce monument exem-
plaire de la musique coloniale, vivant témoin des attaches de
ce pays à l’Europe et à la France, fut restauré en 1970. En
fait, quel que soit son coût - et tant que celui-ci pourra être
supporté par nos sociétés - bien adapté aux théâtres qui lui
conviennent et désormais internationalisé, l’opéra (demeuré
le symbole de l’art savant total, même parfois celui de toute
la musique classique) conservera sans doute longtemps encore
sa puissance de séduction.
Grande salle des séances, le 7 décembre 2005
Illustration : “Les Abonnés de l’Opéra”, Ernest Boysse,
Paris, Quantin, 1881. Bibliothèque de l’Institut de France.
C
ommunications
C
ommunications
L’ADN,
l’évolution,
nos deux vies
Par Claude Combes, Professeur à l’Université de Perpignan,
Membre de l’Académie des Sciences
Ce sont les populations qui évoluent, non les
individus. Retour sur l’éternelle question de
l’intégration, au fil des générations, des données de
l’évolution des espèces.
Opéra et
société : bilans
et perspectives
Par Danièle Pistone, correspondante
de l’Académie des Beaux-Arts
Téguments d'acariens photographiés
au microscope électronique.
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