Printemps 2006 - page 12

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I
ngres n’est peut-être pas le maître omniscient et omni-
potent, alignant les chefs-d’œuvre et inculquant à ses
élèves une immuable doctrine. Dans les 4500 dessins
que l’artiste légua à Montauban, sa ville natale, beaucoup de
feuilles peu montrées, peu exposées, témoignent de son
travail, de ses incertitudes et de sa véritable méthode. A côté
des “belles feuilles”, on découvre de nombreuses études qu’il
a souhaité conserver, qu’il a parfois signées, et qui sont de
modestes croquis, des calques, des fragments… Plus que ses
contemporains, il use des ciseaux et de la colle. Nombreux
sont les dessins où il réunit diverses études, colle des visages
pour trouver l’expression juste, assemble des paperolles et
des “retombes”, comme un architecte. Il découpe le visage
de M. Bertin et le colle sur une étude de son modèle debout,
par exemple.
Même si le mot “collage” n’a pas encore au XIX
e
siècle l’ac-
ception artistique qu’il prend avec les surréalistes et les
cubistes, même s’il serait artificiel de faire d’Ingres le précur-
seur inconnu de ceux-ci, bien des dessins comportant ces
sortes de “collages” sont troublants. Une étude pour la
Vierge
à l’Hostie
sur laquelle il colle des hosties véritables, des “cada-
vres exquis” où il réunit des éléments en apparence dispa-
rates, des partitions de musique de Haydn, Mozart et
Beethoven collées et encadrées ensemble…
C
e simple titre comporte déjà deux données que l’ex-
posé tentera d’expliciter, d’illustrer, peut-être d’har-
moniser : celle qui concerne la vie, et bien entendu,
essentiellement la vie humaine, et celle qui concerne
l’éthique ; or qu’est-ce que l’éthique ? L’éthique correspond-
elle à l’établissement de grands principes transcendants, dont
l’application stricte est du ressort de la conscience person-
nelle à titre individuel, de la Loi, lorsqu’il s’agit de régir le
fonctionnement de la société et la “protection de l’ordre
public” ? Bien des termes utilisés couramment tendent à
valider cette acception, tels que “lois de bioéthique” ou le
titre d’un rapport du Conseil d’Etat, “de l’éthique au droit”.
Pour les praticiens, la situation est bien plus complexe ; elle
est plus complexe en général comme le montrent les débats
concernant la fin de vie ou les greffes d’organes ; elle est parti-
culièrement complexe, lorsqu’il s’agit d’aborder la médecine
de la procréation.
Car alors la femme, le couple, le praticien sont confrontés
à de nouveaux dilemmes : le choix d’un mode de vie, en
matière de sexualité, comme d’autres, concernant la préven-
tion des naissances, l’interruption de grossesse, la lutte contre
l’infertilité, la détection des anomalies fatales susceptibles
de retentir sur la “qualité de vie” de l’enfant à venir, sont-ils
du ressort de la collectivité nationale, par l’intermédiaire des
lois, des arrêts de jurisprudence, voire de l’opinion publique
ou des médias, ou de la décision individuelle?
La réponse serait aisée à donner s’il ne s’agissait que de
respecter l’“autonomie” de la personne, traduite, dans le cadre
général de l’activité médicale, par le “consentement éclairé”.
Mais ici la situation est plus complexe, car, à côté de cette au-
tonomie traduite concrètement par l’existence d’un “projet
parental”, on ne peut négliger la défense d’autres intérêts :
celui de l’enfant à venir, ceux des générations futures, mais
aussi la nature de l’“être prénatal”, embryon ou fœtus.
Et nous voilà confrontés à un problème majeur, humain,
médical, sociétal, juridique, philosophique, celui du “statut”
de cet être, qu’il s’agisse d’un embryon congelé in vitro de
quatre cellules, d’un embryon implanté ou d’un fœtus non
viable, d’un fœtus viable enfin.
Pour ses parents, comme pour les praticiens, c’est un
patient, puisqu’on le soigne, parfois même contre la volonté
de sa mère ; pour certains théologiens, il s’agit d’une personne
dès la conception ; pour les magistrats pénalistes de la Cour
de Cassation, sa destruction accidentelle ne justifie aucune
sanction puisqu’il ne s’agit pas d’une personne ; quelques
personnalités politiques ont tenté de donner un statut à cet
être, mais se sont heurtés à la critique de risquer de mettre
en cause la loi Veil sur l’interruption de grossesse.
La situation est aujourd’hui totalement bloquée et génère
des situations médicales et humaines aberrantes : la destruc-
tion involontaire d’un fœtus cinq minutes avant la naissance
sera pénalement négligée et sanctionnée si elle est survenue
cinq minutes après, la demande de la mère d’un embryon
congelé d’obtenir le transfert de cet embryon dans son utérus
après la mort accidentelle de son père sera rejetée et le choix
entre la destruction pure et simple ou le don à un autre
couple lui sera “généreusement” offert, la qualité d’“être
humain” sera déniée par une Cour Administrative d’Appel
à un autre embryon in vitro détruit à la suite d’un accident
de congélation.
Il est grand temps de réfléchir aux solutions à trouver pour
résoudre de telles contradictions ; l’une d’entre elles pour-
rait être de proposer, pour cet être prénatal, un statut
correspondant à une troisième catégorie du droit, différente
de celle des personnes, puisqu’il n’est pas né et qu’il est licite
de le détruire dans certaines circonstances, différente aussi
de celle des choses, pour la simple mais essentielle raison
qu’il peut “devenir un homme”.
Grande salle des séances, le 1
er
mars 2006
Comparer une de ces études comportant un papier collé
et le tableau qu’elle prépare est intéressant mais anecdotique.
Voir ensemble des dizaines de ces papiers collés, c’est peut-
être saisir une méthode, une manière de voir, de décomposer
et de construire. Muni de cette clef nouvelle, on comprend
mieux les distorsions anatomiques des figures d’Ingres.
Baudelaire avait compris, sans voir ces “collages” que les
portraits d’Ingres sont des “recréations idéales des individus”.
Il devient possible, en explorant le fonds de Montauban,
de voir les collages qui se cachent sous ses peintures, à
commencer par les plus célèbres. Si
Le Vœu de Louis XIII
était le collage de la
Madone Sixtine
de Raphaël et d’un
tableau du XVII
e
siècle français ? Si
L’Apothéose d’Homère
était un gigantesque collage de portraits ?
Roger et Angélique
,
l’étrange assemblage d’une femme nue, d’une armure et d’un
dragon ?
L’Age d’or
, sur le mur du château de Dampierre,
immense peinture abandonnée par l’artiste, un “collage” de
nus qui n’aurait pas “pris” ?
Le Bain turc
, un collage testa-
mentaire et fantasmatique de toutes les baigneuses, odalisques
et belles dormeuses qui ont, toute sa vie, fait rêver et travailler
M. Ingres ?
Grande salle des séances, le 22 février 2006
C
ommunications
C
ommunications
L’éthique de la vie
Par Claude Sureau, président honoraire
de l'Académie nationale de médecine
De la “bioéthique” à l’“éthique du droit” :
les progrès actuels de la médecine de
la procréation ouvrent un champ
d’interrogation complexe, aux enjeux
scientifiques, sociaux et moraux, entre
droits des parents et des enfants à naître,
depuis le stade embryonnaire.
Dans les petits papiers
de Monsieur Ingres
Par Adrien Goetz, Historien de l’Art, Maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne
Un autre aspect méconnu de l’œuvre d’Ingres réside dans les nombreux collages qu’il réalisa
et qui, s’ils n’en font pas un “précurseur” du genre, apportent un éclairage inattendu et
passionnant sur sa méthode de travail.
L’exposition
“Ingres Collages - carte blanche à Adrien Goetz”
, présentée au Musée Ingres de Montauban, du 16 décembre 2005
au 2 avril 2006 sera visible au musée des Beaux-Arts de Strasbourg du 18 mai au 21 août.
Publications : Adrien Goetz,
Ingres Collages
, éditions Le Passage et
La Dormeuse de Naples
, roman, Points Seuil.
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