Printemps 2006 - page 5

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L
e dessin informatique s’est imposé depuis une ving-
taine d’années dans les agences d’architecture. La
plupart des instruments de dessin ont disparu. Le
calque et les crayons sont rares. Les sons dominants sont le
cliquetis des touches et les respirations essoufflées des
machines de tirage. C’est au point que parfois on pourrait
confondre une agence d’architecture avec un bureau d’assu-
rances et qu’on en vient à se demander si la créativité n’y a
pas régressé au même niveau. Anciens et modernes trouvent
parfois là l’occasion d’une nouvelle dispute inutile, fondée
sur des quiproquos.
L’architecte travaille sur des représentations, très rarement
sinon jamais sur un objet final.
C’est à des systèmes de représentations graphiques ou
spatiales qu’il a recours. D’abord pour élaborer ses idées,
vérifier pour lui-même leur pertinence et leur cohérence.
Pour les expliquer ensuite aux maîtres d’ouvrages et d’une
manière générale aux décideurs et au public. Pour les commu-
niquer enfin à ceux qui collaborent aux études, ingénieurs,
spécialistes et experts de toutes sortes, ainsi qu’aux entre-
prises qui construiront l’ouvrage. Chacun de ces trois stades
exige des représentations différentes. Si les documents
produits à chaque phase ont leur intérêt propre – que l’on
songe aux “croquis” de conception, aux maquettes d’étude,
aux “rendus”, aux innombrables perspectives
“réalistes” d’aujourd’hui qui s’affichent, s’enca-
drent ou se posent comme des œuvres finies –,
il n’y a d’architecture à proprement parler qu’à
la fin de la construction, et les plans d’exécu-
tion, que personne heureusement ne songe à
encadrer, ne sont pas des représentations moins
utiles que les précédentes. La création archi-
tecturale n’est pas, comme on le soutient parfois
avec un rien de romantisme bon marché, tout
entière dans l’idée de départ et s’interroger sur
le rôle de l’informatique, c’est nécessairement examiner son
influence à chaque stade du travail global.
L’informatique a sans conteste apporté des évolutions
importantes et positives dans toutes les représentations qui
s’adressent aux décideurs et aux constructeurs.
D’abord parce qu’elle produit des documents exacts, fiables,
faciles à reproduire et à communiquer. Moyennant le respect
de protocoles simples de communication, il est devenu
possible de travailler simultanément sur les mêmes docu-
ments évolutifs où qu’on soit dans le monde. Pour ceux qui,
travaillant à l’étranger, ont connu le telex qui ne transmettait
que des mots, puis le fax des débuts, avec ses rouleaux sans
fin de papier thermique, c’est un progrès inimaginable. Il n’a
pas supprimé les voyages. Il faut bien s’expliquer de vive voix,
démontrer, convaincre, mais il n’est plus indispensable de se
déplacer pour vérifier un dessin ou juger d’un rendu.
Un autre avantage est bien sûr de permettre des représen-
tations réalistes, intégrées dans des photographies du site,
rendant compte avec beaucoup de détails si on le souhaite
des volumes intérieurs et des cheminements.
L’erreur serait cependant de croire à la “réalité” de la repré-
sentation, comme on voit tant de gens le faire.
Aucune représentation ne rend compte de la
réalité autrement que par une convention, qui
a des règles avec lesquelles il faut se familiariser,
et des limitations. Il existe des programmes
permettant de calculer l’éclairage à partir des
caractéristiques de chaque foyer lumineux, de
tenir compte du coefficient exact de réflexion
des surfaces, etc. Y avoir recours coûte cher,
même si c’est de moins en moins, et ne fait le
plus souvent qu’éloigner encore l’impossible
réalité. Les photographes le savent depuis longtemps.
Il faut aussi ne jamais oublier que l’ordinateur n’a aucun
talent, aucune imagination, qu’il n’est qu’un formidable outil,
difficile à manier, et dont les programmes automatiques,
comme en musique, produisent des “audaces” très vite acadé-
miques dans leurs répétitions maladroites.
La mode dans de nombreux pays est aux “animations” en
trois dimensions. Pendant dix à quinze minutes elles plon-
gent les jurys dans la pénombre. Celle-ci, on le sait, est
propice au sommeil. On le combat avec des musiques de
“boîte” aux répétitions rythmiques efficaces. Cela permet à
chacun de ne rien perdre d’un vol d’oiseaux au dessus du
projet, de l’arrivée sous un auvent souvent sans grâce
d’une voiture de grand sport, de la traversée entre deux rangs
d’arbres en pot du hall d’entrée.
D’autres programmes plus ambitieux donnent la possibi-
lité de parcourir à volonté l’intérieur de l’immeuble. Ils sont
encore plus chers, assez primitifs dans leurs résultats et peu
Dossier
Il ne faut
jamais oublier
que l’ordinateur n’a
aucun talent, aucune
imagination,
qu’il n’est qu’un
formidable outil...”
fiables en fait car il n’y a pas d’objectivité de l’espace que l’on
puisse restituer.
Dans ce domaine, comme dans les productions de la télé-
vision, la qualité artistique est souvent inversement
proportionnelle à la sophistication des moyens techniques
employés. Tout porte à craindre cependant que cela ne décou-
ragera pas cette tendance nouvelle.
Reste la question de savoir en quoi l’informatique aide aux
premiers stades de la conception.
Je ne crois pas qu’on puisse lui donner une réponse géné-
rale, valable pour tous les architectes et toutes les conditions
particulières de création dans lesquelles ils se trouvent. Les
systèmes de représentation qu’ils utilisent à ce stade sont
souvent très personnels. Ils combinent les traces de la forma-
tion reçue, celles de son rejet plus ou moins violent, celles enfin
de l’expérience qui charge quelques traits elliptiques d’une
signification dense et difficile à partager. Leur but est avant
tout de permettre à une image mentale de se former, image
synthétique, située dans un espace impossible à atteindre, dont
la géométrie diffère sans doute tout à fait de celle que nous
projetons sur la réalité immédiate qui nous entoure. Pour
les architectes de ma génération, le dessin au crayon ou à la
plume a été essentiel pour y parvenir. Chacun a appris à trouver
“son” dessin et à le traduire ensuite en d’autres dessins plus
compréhensibles par les autres. Tout était bon pour cet appren-
tissage, les beaux dessins, les gribouillis, les copies fidèles ou
ironiques, la représentation des objets, des corps et des
paysages, la contemplation des taches ou des nuages.
Pour nous, je crois que la formation de l’image mentale a
besoin de la perception kinesthésique des mouvements de la
main autant que de la vue. J’ai du mal à imaginer qu’elle puisse
se former autrement. Je trouve l’ordinateur beaucoup trop
lent – c’est peut-être mes doigts et ceux de mes collaborateurs
qui le sont – mais surtout d’une précision stupide. Le
dessin manuel fait une place au hasard, à l’accident et sans
doute aussi à l’inconscient qui trouve grâce à son imprécision
une occasion de s’exprimer. Mais pourquoi après tout un autre
instrument, une autre formation et un autre apprentissage,
ne permettraient-ils pas de parvenir au même résultat ?
Ci-contre : Oceanus Project, Paul Andreu architecte.
Projet pour le Casino de Macao, Chine.
Début des travaux prévu en 2006.
Quoi qu’il en soit, l’apport précieux de l’informatique aux
premiers stades de la conception est de permettre, grâce à
des programmes beaucoup plus simples que ceux des repré-
sentations “réalistes”, de vérifier la cohérence des formes
sous des angles nombreux et de tester très tôt des défini-
tions géométriques différentes, en rapport avec les modes
de fabrication futurs.
Mais peut-être les effets les plus importants de l’infor-
matique sur la création architecturale résultent-ils de la
manière dont elle a transformé certaines fabrications. Grâce
aux machines à découper ou à assembler commandées par
des programmes informatiques, il est devenu possible
d’échapper, sans coûts supplémentaires exorbitants, à la
normalisation des dimensions des éléments élémentaires de
la construction et ainsi de pouvoir choisir des formes géomé-
triques plus libres. Il est aussi devenu possible, dans certains
cas très particuliers, de supprimer la plupart des stades inter-
médiaires entre le premier dessin d’un objet et sa fabrica-
tion. L’architecte retrouve alors un peu le bonheur du peintre
ou celui du graveur.
Créativité et représentations
Par Paul Andreu, membre de la section d’Architecture
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