Printemps 2006 - page 8

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Dossier
L
es nouvelles technologies engendrent de nouvelles
manières de voir, de comprendre et d’entretenir le patri-
moine. Appliquées à son contenu, c’est-à-dire à l’Art et
à l’Histoire, elles permettent d’aller au-delà du connu, de rendre
visible l’invisible et accessible l’inaccessible.
Aussi les historiens de l’art, les architectes, les conservateurs,
les archéologues, les paysagistes et le grand public qui le
fréquentent de plus en plus disposent-ils aujourd’hui, grâce à
de nouveaux outils, d’une méthode de connaissance et de
compréhension nouvelle.
Des images de synthèse, des reconstitutions virtuelles, des
archivages numériques, des relevés d’architecture exploitables
sous formats informatiques à partir de logiciels permettent de
mieux accéder à la connaissance et à la compréhension du passé,
mais aussi aux moyens d’y intervenir. Les images virtuelles
peuvent bouleverser le mode de présentation des projets de
restauration. La reconstitution grâce à une image numérique
des décors disparus à l’intérieur des édifices, la visualisation
des co-visibilités engendrées dans les abords des sites sensibles,
permettent de mieux maîtriser les intentions d’intervention au
sein des zones à protéger. C’est donc un progrès considé-
rable qui devrait permettre d’intégrer davantage tous les actes
de développement durable dans la solidarité patrimoniale.
Les recherches dans le virtuel architectural rejoignent le
virtuel historique dans la compréhension du patrimoine
bâti. Ainsi l’ont d’ailleurs démontré les visualisations des
grandes découvertes archéologiques ou des hypothèses de
reconstitution des monuments voire des sites anciens, qui ont
incontestablement bénéficié de l’apport de ces nouvelles tech-
niques. Des simulations paysagères permettent aux architectes,
aux urbanistes, aux paysagistes de mieux prendre en compte
l’environnement et son évolution. On peut même aujourd’hui
inventer des sites simulés car notre perception du réel est
en train de muter dans un traitement instantané sur l’approche
de la nature.
Le multimedia nous démontre sa capacité à voir, en nous
entraînant dans le temps et dans l’espace du passé et du futur.
A ce titre, il brise un monopole du verbe et de l’écrit en instau-
rant une primauté de l’image. On ressent toutefois la néces-
sité d’une éthique : ce n’est pas seulement un instrument,
c’est un langage, une approche, et le risque peut être grand
s’il n’est pas contrôlé.
L’indiscutable qualité technique voire esthétique du produit
obtenu peut cacher une insuffisance voire une indigence histo-
rique du contenu, véhiculant, au mieux, un discours traditionnel
d’idées reçues, mais parfois des restitutions fantaisistes d’au-
tant plus pernicieuses qu’elles avancent masquées sous une
apparence flatteuse qu’elles n’ont pas. Il y a toujours une diffé-
rence entre le virtuel et le réel. Le réel, c’est l’actuel. Le virtuel,
c’est le potentiel. L’image virtuelle peut donc sembler actua-
liser ce qui n’est que potentiel en suggérant un décor fictif,
proche de la réalité, qui laisse une empreinte faussée de la
L
a guerre des anciens et des modernes n’est pas morte !
Pour preuve, cette nouvelle forme de langage chère à
nos contemporains : “après, avant”. Exemple : “Après
le 11 septembre 2001, rien ne sera comme avant”. On aurait
ainsi pu dire : “Après Le Corbusier, l’architecture ne sera plus
comme avant”, ce qui nierait l’évidente continuité entre Ictinos,
Mansart, Le Corbusier ou Franck O. Gehry.
L’architecte voit d’abord en lui-même, avant de préciser son
concept... Alors, il éprouve le besoin de recourir au dessin pour
s’exprimer, et spontanément il dessine ce qu’il entrevoit de
manière floue ; c’est le stade de l’esquisse dont on ne dira jamais
assez la vertu, car elle contient le fil directeur qui permettra, à
terme, la réalisation du projet. Par un incessant mouvement de
“va et vient”, le dessin se précise, se corrige et fait
naître l’œuvre. Ce travail exige beaucoup de
volonté, beaucoup d’énergie et parfois beaucoup
d’assistants ; il faut sans cesse remettre l’ouvrage
sur le métier.
J’appartiens à une génération qui a voulu
repenser la création architecturale, qui a voulu
combattre les idées reçues pour pouvoir inventer.
L’importance accordée désormais aux volumes et
à leur combinatoire, venue du dessin, nous a
amenés à réaliser des maquettes en volume ; cette représenta-
tion mieux comprise de tous a, toutefois, soulevé une critique :
ces maquettes sont réalisées pour être vues d’avion et non au
sol comme peut les découvrir le promeneur. Pour répondre à
cette critique, les architectes utilisèrent le maquettoscope parfois
complété par une caméra : engin optique permettant de placer
et de déplacer l’œil à la hauteur vraie de l’homme, face à
l’ouvrage ou même à l’intérieur du volume.
Car l’homme n’habite pas dans la matière, le béton, la pierre,
l’acier, mais dans le vide inclus dans les structures et les parois
créées par le projet.
C’est donc tout naturellement que l’architecte a découvert
l’informatique et a senti rapidement les innombrables appli-
cations qu’il pouvait développer à partir de ce nouveau moyen
d’expression. Les informaticiens qui créèrent les logiciels destinés
à la conception, ont inventé la C.A.O., c’est-à-dire la Conception
Assistée par Ordinateur. Il s’agit bien seulement d’une assis-
tance : l’ordinateur va pouvoir remplacer de nombreux assis-
tants, avec l’avantage que ces assistants ne pensent pas, mais
exécutent seulement ce pourquoi le créateur les a programmés.
Il est utile de rappeler que le dessin n’est pas un acte mineur.
Le dessin a d’abord une vocation de formation : le dessin est
l’apprentissage du regard, le dessin est une école de volonté,
volonté d’observer, de voir, d’analyser, de reproduire. La main,
mystérieusement reliée au cerveau, même hors de la volonté
de l’artiste, trace le subconscient de l’inventeur. C’est pour cela
que le dessin doit rester la colonne vertébrale de la formation
de l’architecte.
Grâce à l’informatique, en revanche, l’architecte peut
contrôler simultanément l’évolution du projet et la modifica-
tion de ses formes, l’utilisation des logiciels adaptés et en parti-
culier en 3D permet de voir se succéder plans, coupes, façades
et la vision des volumes, extérieurs ou intérieurs, facilite les
corrections qui sont reportées simultanément sur les éléments
différents constituant le projet. Ainsi est supprimée la fasti-
dieuse mise à plat du projet, sans cesse redessiné. Et voici
effectué sans hésitation et sans labeur excessif le fameux mouve-
ment de “va et vient” évoqué plus haut remplacé par le travail
intermédiaire de l’informatique.
L’Académie des Beaux-Arts a, depuis quatre années, rendu
obligatoire l’utilisation de l’informatique pour la deuxième
et la troisième épreuve de son Grand Prix et choisit désormais
des programmes d’actualité. La troisième épreuve a donné
lieu, ces dernières années, à des rendus de grands dessins de
3 mètres par 5 mètres, non sans rappeler le grand Prix de Rome
supprimé par André Malraux après mai 1968. Nous avons
décidé de rajeunir le Grand Prix d’Architecture 2006, en réaf-
firmant davantage l’utilisation de l’informatique. Le rendu de
la troisième épreuve sera constitué par un châssis de dimen-
sion plus réduite où figureront les dessins au trait des géomé-
traux, plan, coupe, façade, complétés par un
exposé et par un élément informatique d’anima-
tion qui permettra de donner une meilleure
perception des volumes proposés grâce à des vues
perspectives extérieures et intérieures montrant
ainsi le travail intermédiaire informatique
effectué par les concurrents
1
.
Durant ces dernières décennies, l’avant-
gardisme a envahi tous les arts et, souvent, par
son refus des leçons du passé, considérées comme
un conservatisme obscur intolérable et non comme l’expres-
sion de la culture, a finalement abouti à cette pitoyable maladie
intellectuelle : “le jeunisme”.
Mais l’Académie des Beaux-Arts n’est pas un conservatoire
inconscient, et si elle a le devoir de veiller au maintien de la
connaissance du passé et de ses mérites, elle accepte avec enthou-
siasme l’invention, l’innovation. Elle admet également l’influence
des idées et des nécessités nouvelles d’origine sociale, environ-
nementale ou esthétique. Là est sa véritable vocation.
1) Voir, page 5, le compte-rendu du Grand Prix d’Architecture 2005 de
l’Académie des Beaux-Arts.
perception de l’édifice. Aussi les
sceptiques nous avertissent-ils
de la menace sous-jacente dans
un usage incontrôlé de ces
nouvelles technologies, et ils ne
sont pas seuls dans leur mise en
garde. La restauration des
monuments en fournit un
exemple : la reproduction d’un
édifice, qualifiée de “relevé” est obtenue et fournie par un
dessin. Il vise le plus souvent à être une dissection intellectuelle
du monument en le réduisant à ce qu’il a d’essentiel. On a
découvert, au XX
e
siècle, la photogrammétrie. Elle permet des
relevés d’une extrême exactitude qui dispensent l’architecte du
travail de mensuration, mais le privent de la valeur d’un examen
attentif comparable à l’auscultation médicale préalable au
diagnostic. Or le produit correspondant est d’une sécheresse
dépouillée qui sort de tout travail automatique.
Auparavant, l’architecte rivalisait avec le photographe pour
donner du monument une vue sensible, plus ou moins pitto-
resque, où s’exprimait une sorte de ferveur sentimentale. Même
si l’édifice était coupé pour en révéler la structure, il continuait
de baigner dans son environnement. Les nouvelles techniques
visent aujourd’hui à procéder à sa dissection seule. L’effort jadis
fourni par l’œil, traduit par la main, dans la découverte, est
désormais confié à Internet et l’on se prive d’une recherche qui
s’imprimait dans la volonté de connaissance du lieu. A travers
la traduction de cette connaissance par le dessin transparais-
sait l’histoire. La sensibilité du dessin était une traduction de
ce qu’inspire le modèle.
Le merveilleux outil informatique fournit aujourd’hui une
production et une aide précieuse et exacte. Mais elle est
uniforme, anonyme, et en se substituant à la main, au dessin,
elle pourrait nous priver d’un aspect qui trouve sa place dans
l’Histoire de l’Art et dans la connaissance des chefs-d’œuvre.
N’abandonnons jamais le dessin !
Note : deux colloques internationaux organisés en 2001 et 2002 à
Fontevraud sur le thème “Patrimoine et multimédia” ont inspiré ce texte.
Les nouvelles technologies
et le “Patrimoine”
Par Yves Boiret, membre de la section d’Architecture
L’informatique et
l’architecture
ou
La réhabilitation
de l’esprit académique
Par Michel Folliasson, membre de la
section d’Architecture
Les recherches
dans le virtuel
architectural rejoignent
le virtuel historique
dans la compréhension
du patrimoine bâti.”
Nous avons
décidé de rajeunir
le Grand Prix
d’Architecture 2006,
en réaffirmant
davantage l’utilisation
de l’informatique.”
Projet de Laurent Lorcy, troisième prix (Prix Paul Arfvidson)
du Grand Prix d’Architecture de l’Académie des Beaux-Arts 2005.
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