Printemps 2007 - page 10

18
19
Dossier
Etre chanteuse d’opéra
Questions à
Rachel Yakar
, chanteuse
d’une forme de musique dont l’un des instruments serait la
voix. En revanche, à partir du moment où il y a un livret, il y
a de la consonne. Or la consonne ne se chante pas, elle n’est
pas une voix-yelle, elle vient zébrer la voix, la gifler, l’arti-
culer, et c’est ce travail-là qui empêche l’emportement
irrationnel magique - mais à mon sens peu intéressant - de
la musique.
Le chanteur d’opéra est avant tout quelqu’un confronté
à la règle absolue du temps, qui clame sa souffrance (ou sa
joie). L’opéra nous fait entendre la voix humaine prise dans
les tenailles du temps. Pour moi, la musique, c’est le bruit
que fait le temps. Imaginons une pièce de théâtre, sans
orchestre bien sûr, mais avec un temps compté, où les
paroles seraient placées, le temps n’appartenant pas à l’ac-
teur ou au metteur en scène mais à la battue d’un chef : et
bien, même sans chanter, nous serions à l’opéra. A l’inverse,
imaginons une pièce où les acteurs chanteraient comme ils
parlent, librement, sans dépendre d’un chef : et bien, nous
serions au théâtre. Pour moi, c’est là que réside la différence
fondamentale : au théâtre le temps est immanent, à l’opéra
le temps est transcendant. Et pour le metteur en scène,
cette différence est immense : cela signifie qu’il doit mettre
en scène à l’intérieur d’un temps imparti. A l’opéra, le temps
est une donnée constitutive comme la musique et le livret, il
doit lui aussi être mis en scène.
Vous est-il arrivé de monter le même texte au
théâtre et à l’opéra ?
Non, jamais. J’ai monté
Woyzeck
à l’opéra, mais pas au
théâtre… Du coup, je n’ai plus eu envie de monter cette
pièce au théâtre. J’aime alterner les deux pratiques, et l’une
nourrit l’autre. Il est rare que l’on découvre des choses dans
la mise en scène d’opéra, car le temps du travail est court, il
faut aller vite, les répétitions coûtent cher, les chanteurs ne
sont pas disponibles pour de longues périodes de répéti-
tions ; parfois les chanteurs, les chœurs, l’orchestre, les
costumes et les décors ne sont réunis que les derniers jours
avant la première. On n’a donc pas le même confort de
travail qu’au théâtre, où on a la possibilité de laisser venir
l’inspiration, d’essayer différentes propositions, d’attendre
que le jeu des acteurs mûrisse. Reste que la magie de
l’opéra fonctionne toujours.
L’opéra n’est donc pas condamné à disparaître à
plus ou moins brève échéance ?
Finalement, comme les œuvres sont disponibles dans de
multiples versions et des enregistrements qui frisent la
perfection, pourquoi vient-on à l’opéra ? Pour la beauté de
l’instant vécu en direct, certes, mais aussi pour découvrir
une nouvelle mise en scène d’une œuvre connue. La capa-
cité de renouvellement de l’opéra passe donc par la mise en
scène, et même si la majorité du public d’opéra vient avant
tout pour la musique, pour le chef ou pour les solistes, l’at-
trait que suscitent de nouvelles mises en scène par des
personnalités du théâtre ou du cinéma n’est pas à négliger.
Par l’intégration de nouvelles technologies, les mises en
scène actuelles font évoluer la représentation lyrique tradi-
tionnelle. C’est un enjeu fondamental pour former le public
de demain. L’opéra est un terrain formidable, profondément
européen, il faut continuer à le labourer.
u
Propos recueillis par Nadine Eghels
Comment êtes-vous devenue chanteuse d’opéra,
est-ce une vocation de jeunesse ou l’aboutissement
d’un long cheminement ?
Je n’ai pas
voulu
être chanteuse d’opéra ! La musique seule
était pour moi très importante. On pourrait dire une sorte de
vocation, quelque chose de viscéral. J’ai toujours écouté,
chanté, joué de la musique depuis mon plus jeune âge (j’ai
commencé l’étude du piano à l’âge de quatre ans et demi).
Je me suis donc retrouvée interprète sans trop d’étonne-
ment, sans culture particulière du Lyrique et de l’Opéra. Et
de chœurs en soli, de travail technique en apprentissage
(cours particuliers donnés par Ginette Godineau
ex soliste de l’Opéra comique) je me suis
présentée au Conservatoire National Supérieur
de Musique à l’âge de 20 ans. Il faut savoir que
dès le début de ces études dites supérieures, à
l’entrée au Conservatoire, on parle de carrière
sur scène
. Lorsque j’étais élève, le passage par
les classes d’art lyrique était obligatoire, et ce,
dès la deuxième année ! C’est donc en principe
dans cette direction-là qu’allaient nos aspirations.
Quelle place occupe l’opéra dans l’ensemble de
votre carrière, est-ce un engagement majeur ou une
activité plus marginale ?
En ce qui me concerne, ma carrière lyrique s’est développée
naturellement dès mon entrée au Deutsche Oper Am Rhein
de Düsseldorf- Duisburg, mais comme il en est presque de
coutume en Allemagne, parallèlement à une carrière de
concertiste et de mélodiste, l’une enrichissant l’autre.
En tant que chanteuse, la représentation
d’opéra requiert-elle un engagement spécifique ?
Le fait d’incarner un personnage et d’être en même
temps actrice est-il de nature à faciliter ou à
compliquer la production de votre chant ?
Autrement dit, le corps sert-il la voix ou est-il
un obstacle à surmonter, ou du moins un allié
à conquérir ?
Il est, bien sûr, nécessaire d’être débarrassé d’une grande
partie de nos problèmes techniques avant de se lancer
dans cette direction, car l’interprétation, l’action scénique,
l’incarnation d’un personnage sollicite notre entier engage-
ment physique et mental. Il n’est plus temps de faire de la
technique pendant l’action ! Naturellement le corps sert la
voix dans la mesure où il soutient l’effort tout en s’effaçant
pour ne pas être un frein à l’expression dramatique et à
l’amplitude de l’expression vocale. Il m’était indispensable
de sentir cette sorte de liberté qui permet la pleine posses-
sion de cet art si délicat, si fort, parfois si violent.
Comment ressentez-vous l’évolution actuelle de
l’opéra ? Pensez-vous qu’il est appelé à disparaître
à plus ou moins brève échéance devant les
nouvelles formes artistiques, ou au contraire porte-
t-il en lui quelque chose d’irréductible ?
Lorsque je vais à l’Opéra, j’ai envie de spectacle, d’har-
monie, de rêve, d’émotion aussi. Cela doit rester un spec-
tacle et non une énigme difficile à suivre, une élucubration
intellectuelle impossible à résoudre ou encore un déborde-
ment de fantasmes et de violences déversé par un metteur
en scène qui veut à tout prix choquer ! C’est pourquoi, au
risque de paraître vieux jeu, ce qui se passe trop
souvent en ce moment au théâtre me déplaît,
m’attriste et me révolte. Un bon public cela se
gagne, j’ai peur que tout ce qu’on lui sert en ce
moment ne finisse par lasser ceux qui viennent
pour se distraire.
La musique restant ce qu’elle est, il est
dommage de trahir le compositeur par ces
sortes de malversations scéniques. Ceci dit, il y
a des modes, et heureusement, elles durent un peu, puis
passent ! C’est pourquoi je crois que l’opéra en tant que tel
ne disparaîtra pas. Il y aura sans doute quelques accommo-
dements, quelques modifications qui permettront aux
compositeurs contemporains de pouvoir s’exprimer dans
de nouvelles formes. Et là, c’est naturellement la possibilité
d’ouverture aux nouvelles technologies et tout ce que le
monde moderne met à disposition. C’est en tout cas ce que
j’ai vécu dès les années 70-80 en Allemagne où notre théâtre
inscrivait déjà
Die Soldaten, Moïse
ou
Le Roi Lear
avec force
décors avant-gardistes.
u
Propos recueillis par Nadine Eghels
A gauche : Rachel Yakar dans
Le couronnement de Poppée
de Claudio Monteverdi (1567-1643). Mise en scène Jean-Pierre Ponnelle,
Ensemble Monteverdi de l’Opéra de Zurich, direction Nikolaus
Harnoncourt (1978-79).
Photo D.R.
Lorsque je vais
à l’Opéra, j’ai
envie de spectacle,
d’harmonie,
de rêve,
d’émotion aussi.”
1,2,3,4,5,6,7,8,9 11,12,13,14,15,16,17
Powered by FlippingBook