Printemps 2007 - page 12

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Dossier
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’une salle, comme d’un outil, on peut attendre avant
tout qu’elle serve. Pourtant ce serait une erreur de
penser que pour cela elle doit disparaître. Le bon
outil résiste. Cette résistance oblige la volonté à se définir et
à se trouver. La volonté choisit son outil et accepte ensuite
qu’il lui résiste, qu’il reste fidèle à la logique qui l’a formé.
La volonté créatrice admet que quelque chose au-delà d’elle
peut s’opposer à elle, quelque chose qui vient d’elle. La
volonté créatrice lutte avec l’outil qu’elle s’est librement
choisi, le soumet mais aussi se soumet à lui.
La volonté créatrice est avec l’outil dans un rapport de
connivence. Elle lutte avec lui dans une lutte qu’elle a
choisie mais qui à tout moment se révèle nouvelle et inat-
tendue, dans une lutte amoureuse et parfois furieuse.
Le peintre lutte avec son outil, le musicien avec son
instrument. L’outil et l’instrument ne sont pas complaisants.
L’artiste a déposé en eux une partie de son
exigence. Avec ce qui lui reste d’exigence il
s’oppose à ce qu’ils lui imposent. On pourrait
voir là seulement une application de plus de la
vieille loi de Vant’Hoff, la loi de la modération,
qui veut que les effets s’opposent aux causes qui
les créent. Mais rien de mécanique ici, rien
qui échapperait à la volonté ou serait plus fort
qu’elle. Non, seulement la volonté à l’œuvre,
refusant d’abdiquer, même devant elle-même ;
mais à la fin contenue, défaite, détournée dans ce qui
parfois est un chemin inconnu au terme duquel quelque
chose de nouveau se découvre.
Une salle d’opéra, de concert, de théâtre, est un outil. Elle
est faite pour servir, pour suivre, ensemble et séparément,
les volontés parfois diverses du chef d’orchestre et du
metteur en scène, des chanteurs, des musiciens et des
acteurs. Ancienne ou récente, elle a été faite essentielle-
ment pour cela. Cependant elle résiste à tous comme le
fait un outil, qu’il ait été ou non élaboré pour elles-mêmes
par les personnes qui l’utilisent. Un outil n’est pas complai-
sant. L’art n’a que faire de la complaisance qu’elle soit maté-
rielle ou morale.
La salle est un outil, un instrument, mais qui sont bien
particuliers. A de rares exceptions près, ils ne se déplacent
pas. Ils sont liés à un lieu avec qui souvent ils se définis-
sent mutuellement. II y a là une source nouvelle de résis-
tance à ceux qui les utilisent. Car que veulent-ils le plus
souvent ? Ce que veulent la fiction et le rêve, créer le lieu
où ils se déploieront sans entrave, lieu fictif, utopique, indis-
sociable d’eux, s’inscrivant et s’effaçant avec eux de la
mémoire ! La salle dans sa matérialité et dans son attache-
ment au monde réel s’oppose bien sûr à cette volonté. De
quel côté ira l’architecte ? Tout lui dicte d’arracher la salle
qu’il dessine du lieu où elle se trouve, de la situer dans
l’utopie dans laquelle il rencontrera tous ceux qui par leur
création auront concouru au spectacle et sans doute,
comment ne pas l’espérer, ceux qui en seront les specta-
teurs. Servir les créateurs et les spectateurs, rester un des
leurs toujours, que peut-il souhaiter de meilleur ? Pourtant,
se flattant de disparaître, n’est-il pas trop présent encore ?
Ne faut-il pas que la salle et, avec elle, le lieu et lui, bien sûr,
pris dans son temps, résistent et soient vaincus,
soumis à la recherche hasardeuse des désirs, au
terme de laquelle, peut-être, spectateurs et
acteurs se rencontreront dans un autre lieu, des
uns et des autres inconnu ?
Oui, accepter de disparaître n’est pas suffi-
sant. L’utopie ne s’atteint pas sans un arrache-
ment, un départ, une traversée. La salle est ce
lieu qu’il faut quitter, qu’il faut se donner la
peine de quitter, qu’il faut aimer comme la rive
d’un lieu de séjour dont rien ne vous chasse et dont le désir
seul, dans son entêtement ignorant, va vous éloigner, qu’il
faut aimer et quitter.
L’architecte de la salle doit faire d’elle un lieu de séjour
que rien n’oblige à fuir, un lieu où le désir peut se rassem-
bler et grandir sans impatience, un lieu qui ne procède
encore que de celui, familier, des spectateurs, un lieu dans
lequel rien n’est requis sinon la possibilité que la nostalgie
et le manque intérieur puissent y envahir secrètement
chacun. C’est de ce lieu que le spectacle entraînera
ensemble exécutants et spectateurs. Il ne doit pas vouloir
disparaître mais seulement consentir à le faire, au terme
d’un affrontement lumineux mais sans complaisance.
Et c’est de cet affrontement entre le lieu de la salle, rive
du monde familier, et celui utopique du spectacle, de la
victoire momentanée de ce dernier, que naîtra le moment,
cette réalité donnée au temps tout à coup, pour toujours.
Quand ce moment sera passé, quand la fiction aura pris
fin, quand il n’en restera plus, au plus intime de chacun, que
la blessure, la salle sera le lieu du recueil, celui qui est lié au
temps qui passe et à la familiarité de l’oubli.
L’architecte n’est pas le bâtisseur de l’utopie. Comment
pourrait-il l’être, pris dans la lourdeur et la présence des
matériaux ? L’évoquer, il le peut sans doute, mais au risque de
lui donner une image qui l’encombre. Il reste dans le lieu et
le temps. Il y consent. Du lieu, il bâtit les rives, aussi belles,
aussi attrayantes que possible sans devenir attachantes, des
rives qui s’affrontent à la durée et où le temps passe. Que l’on
puisse s’évader du lieu et échapper au temps pour un
moment, il peut seulement y contribuer, et c’est beaucoup,
déjà, assez, en tous cas, pour le requérir entièrement.
u
La complaisance et la résistance
Par
Paul Andreu
, membre de la section d’Architecture, architecte de l’Opéra de Pékin
Un outil n’est
pas complaisant.
L’art n’a que faire
de la complaisance
qu’elle soit
matérielle
ou morale.”
Page de droite : L’Opéra de Pékin en cours de fintion.
Photo Paul Andreu
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