Printemps 2007 - page 16

30
31
L
a chapelle Sainte-Marie qui date du milieu du règne
de Saint Louis, restée seule intacte après la destruc-
tion de l’abbaye médiévale sous la Révolution, a été
enrichie au XVI
e
siècle d’un décor de fresques dont l’impor-
tance était bien reconnue. Toutefois la dégradation inté-
rieure de l’édifice due aux fâcheuses conditions hygromé-
triques, humidité entretenue par l’état des toitures et les
remontées capillaires depuis le sol, imposait depuis long-
temps une campagne de restauration pour remettre en
valeur cet ensemble remarquable.
Prenant la suite de la réfection de la charpente et de la
couverture de l’édifice conduite en 2003 par Etienne
Poncelet, architecte en chef des Monuments Historiques, la
restauration des peintures a été menée de novembre 2005 à
septembre 2006 par des équipes de restaurateurs qualifiés,
aptes à traiter la technique ancienne de la fresque (ateliers
ARCOA et RD). L’opération a été menée grâce au concours
de la Direction des Affaires Culturelles de Picardie et d’im-
portants gestes de mécénat dus aux Assurances Generali et
au World Monuments Fund Robert Wilson Challenge. Un
comité scientifique auquel participaient trois membres de
l’Académie des Beaux Arts, Arnaud d’Hauterives, Yves
Boiret et Pierre Carron, ainsi que des représentants du
Ministère de la Culture et des historiens d’art s’est réuni à
très fréquentes reprises pour suivre l’avancement des
travaux et guider le choix des restaurateurs.
L’enjeu délicat était de distinguer la fresque originale des
peintres du XVI
e
siècle des peintures à l’huile exécutées par
Paul Balze, un élève d’Ingres, pour occuper les zones lacu-
naires dues aux ravages de l’humidité, spécialement la partie
basse de la contre façade représentant la scène de
l’Annonciation.
Les travaux ont révélé l’extraordinaire qualité des fresques
originales exécutées dans les années 1543-1545 sur
commande du cardinal Hippolyte d’Este, abbé commenda-
taire de Chaalis, grand introducteur de l’art de la
Renaissance italienne à la cour de François I
er
. L’attribution
des peintures au grand peintre bolonais Francesco
Primaticcio ne fait maintenant aucun doute. C’est lui qui a
dicté le programme (Annonciation à la contre façade sous la
figure de Dieu le Père traité dans un esprit très michelange-
lesque ; et aux voûtains de la nef et du chœur, des figures
d’apôtres, d’évangélistes et de pères de l’Eglise, ainsi que
des angelots tenant les instruments de la Passion), et c’est
lui qui a donné les dessins pour exécution à l’équipe de
peintres qu’il a envoyée sur place. Sans doute est-il venu
ensuite à Chaalis pour contrôler le travail et intervenir peut-
être personnellement pour améliorer telle ou telle figure.
Une œuvre majeure est ainsi révélée. Comme le disait
déjà il y quatre-vingts ans Louis Gillet, grand historien d’art
et premier conservateur de Chaalis : “Nous avons mainte-
nant une peinture du XVI
e
siècle, l’original de Primatice, et
peut-être la plus belle peinture italienne de cette époque
qui subsiste sur une muraille de France”. On a parlé récem-
ment de la “Sixtine du Valois”.
Photos D.R.
u
Grande salle des séances, le 28 février 2007.
R
appelons que c’est en 1988 déjà, à la suite du rapport
de Monsieur Jean-Philippe Lecat, ancien ministre de
la Culture, portant sur le mauvais état de ce monu-
ment exceptionnel, qu’une commission interministérielle qu’il
préside, est crée sous l’égide des Ministères de la Défense
et de la Culture, propriétaires des lieux. Alors est lancé un
vaste programme de restauration et de mise en valeur du
domaine, sous la conduite d’une équipe de recherche indé-
pendante émanant du CNRS avec la constante collaboration
des architectes en chef des Monuments Historiques.
Si les premiers rois Capétiens se sont intéressés à Vincennes,
non loin du Palais de la Cité, siège du royaume, c’est en raison
de sa forêt, une résidence de chasse en leur possession dès
1037. Il s’y trouve un manoir comparable à ceux qu’ils possè-
dent à Orléans, à Senlis ou a Compiègne. Louis VII y signe
des textes en 1177, mais c’est sous Saint-Louis ( 1226-1270 )
que Vincennes connaîtra son prestige car il y réside autant
qu’au Palais de la Cité, jusqu’à faire de ce manoir sa résidence
familiale. Presque tous les autres rois Capétiens apprécient ce
lieu. Philippe V le Long ne dira-t-il pas “que cette résidence
est moult profitable et moult nécessaire pour nous” ?
Avec la mort de Charles IV, troisième fils de Philippe le Bel et
dernier des Capétiens directs, la résidence de Vincennes va
devenir plus importante encore avec l’avènement d’une
nouvelle dynastie. Elle est incarnée par Philippe VI de Valois,
fils de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, qui ordonne
en 1336, les travaux d’un donjon alors que débute la Guerre
de Cent Ans. Il sera construit en trois étapes dont la première
s’étend de 1336 à 1340 sous le règne du nouveau roi qui en
établit les fondations. Cependant, le chantier interrompu
pendant vingt ans, ne reprendra qu’en 1361 sous Jean II le
Bon, fils et successeur de Philippe VI lorsqu’il rentre d’une
longue captivité, prisonnier des Anglais à Londres, après la
défaite de Poitiers. Il veut réaliser un appui fortifié afin de se
protéger des graves troubles sociaux qui ont ébranlé le
royaume pendant son absence, telle la Jacquerie en 1358.
Enfin, ce donjon, et c’est la troisième étape, va devenir ce
qu’il est encore aujourd’hui avec l’arrivée de Charles V, né à
Vincennes le 21 Janvier 1338. Les trois premiers niveaux sont
déjà achevés lorsqu’il accède au trône, en 1364, à la mort
de son père Jean le Bon. Il a hâte de voir terminé le chantier
au plus vite, s’installant même dans la tour, sans le moindre
confort. Les travaux en cours le passionnent, il les conduira à
leur terme deux ans plus tard !
Belle et puissante, l’une des plus hautes d’Europe et qui
nous est parvenue quasiment intacte, culminant à 50 mètres
au dessus du sol de sa cour, elle est flanquée de quatre
tourelles rondes et d’une tour de latrines rectangulaire, avec
à chaque étage une salle centrale carrée et des murs de 3 m
20 d’épaisseur. Ce donjon comprend six étages voûtés et une
colonne centrale de 80 centimètres de diamètre. Lors des
travaux, deux éléments essentiels sont apparus : les systèmes
d’arc qui contrebutent cette colonne et les 25OO mètres de
barres de fer qui sont, pour une part, associées à ces arcs,
deux facteurs de première importance pour la stabilité de
l’édifice. La présence du fer dans une telle construction
constituait, lorsque l’on en a pris connaissance, en 1996-97
une réelle surprise.
Le décor intérieur d’origine du donjon présente encore un
grand intérêt, tel celui de la salle du conseil avec sa belle
cheminée, et la chambre du roi dont le haut des voûtes révè-
lent un décor à la feuille d’or sur fond d’azur. Au total à
Vincennes, le logis du roi se compose de 8 grands pièces et 13
petites dont l’une, en encorbellement sur la face ouest de la
tour, abritait “l’étude du roi “, où Charles V s’isolait pour lire.
Sa librairie personnelle qui deviendra librairie royale compor-
tait des centaines de volumes, au Louvre et à Vincennes. La
Sorbonne, à l’époque, ne possédait guère plus de livres que ce
roi surnommé le Sage. Christine de Pisan le décrit ainsi : “il
avait grand front, les yeux de belle forme, châtains en couleur
et arrêtés au regard ; haut nez assez ( c’est à dire long et
pointu ), bouche non trop petite et lèvres ténues ; il avait le
visage trés pâle et eut belle allure, avec voix d’homme de beau
ton. Il ne traînait pas à table”.
Photos Robert Werner
u
Grande salle des séances, le 24 janvier 2007.
C
ommunication
C
ommunication
Les fresques de Primatice
et la chapelle Sainte-Marie
de l’Abbaye de Chaalis
Par
Jean-Pierre Babelon
, conservateur de l’Abbaye de Chaalis,
membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
Vincennes est la seule résidence de souverains
médiévaux qui subsiste en France et l’un des plus
grands ensembles fortifiés du Moyen Âge en
Europe. La restauration du donjon, commencée
en 1995 - un chantier exemplaire qui a fait
l’objet d’un soutien régulier de tous les
gouvernements - vient d’être achevée.
La restauration
du donjon de
Vincennes et
son histoire
Par
Rober Werner
, correspondant,
journaliste et écrivain,
Président d’honneur de l’Association des
Journalistes du patrimoine
Léguée à l’Institut de France en 1912 par Nélie Jacquemart-André avec l’hôtel particulier du boulevard
Haussmann à Paris, l’abbaye royale de Chaalis est l’un des principaux joyaux du patrimoine de
l’Institut de France. Elle abrite des fresques magnifiques qui viennent d’être superbement restaurées.
1...,6,7,8,9,10,11,12,13,14,15 17
Powered by FlippingBook