Printemps 2007 - page 5

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Dossier
L
’opéra est une forme spécifique, apparue à un certain
moment de l’histoire culturelle de l’Europe et qui
pourrait donc à un autre moment disparaître. La
tragédie grecque est apparue au V
e
siècle, vers 490, et a
disparu après 70 années. Le théâtre élisabéthain, qui était un
genre très particulier, est apparu soudainement et a lui
aussi disparu après 70 ans. Cela ne signifie pas que ce théâtre
n’est plus représenté, c’est la création qui disparaît. Et
personnellement je crois que la période de la création
d’opéra telle qu’elle s’est développée depuis Monteverdi, qui
a posé les bases de cette forme en Europe, est en passe de
s’achever. Je veux dire que d’ici cinquante ans, beaucoup
d’artistes n’iront plus vers la forme opéra pour exprimer ce
qu’ils ont à dire au monde. Le cinéma en est partiellement
responsable, car il a repris à son compte beaucoup de fonc-
tions de l’opéra, particulièrement le fait de lier les émotions
et la musique. D’une certaine manière, on peut dire qu’avec
Volver
, Almodovar est un Verdi du XX
e
siècle, à la fois popu-
laire et profond, émotionnel et existentiel, sentimental mais
pas niais, comme Verdi dans
La Traviata
… Ce constat est
important et il faut en prendre la mesure. Des
circonstances liées à l’histoire, à la situation
sociologique, à l’architecture président à l’appa-
rition d’une forme artistique… et lorsque les
circonstances auront changé, cette forme va
évoluer, voire disparaître. Dans l’opéra, il n’y a
que deux formes d’architecture qui fonction-
nent, celle développée par les Grecs, reprise
ensuite par Palladio dans le teatro olimpico, et le
théâtre italien… On n’a jamais fait d’autre forme architectu-
rale pour l’opéra : à Bayreuth, Richard Wagner n’a fait que
retourner au modèle du théâtre grec.
Pour moi, la création de l’opéra comme forme d’art est
donc en train de disparaître. Cela ne m’empêche pas de
continuer à passer des commandes de nouveaux opéras, mais
je réfléchis intensément à ce que peut apporter un nouvel
opéra aujourd’hui : pourquoi proposer à un artiste de
raconter une histoire dont la transmission passe par le chant
avec l’accompagnement d’un orchestre ? Les compositeurs
eux aussi ont à se demander pourquoi ils font appel à la
forme spécifique de l’opéra pour communiquer quelque
chose au monde aujourd’hui.
La forme de l’opéra, par son histoire et son évolution à la
fin du XIX
e
siècle, était liée à la bourgeoisie. C’était un art
bourgeois et au XX
e
siècle il a été assimilé un peu rapidement
à toutes les idéologies qui étaient responsables des deux
guerres mondiales, l’impérialisme de l’Europe, le capitalisme
ravageur, le nationalisme puisqu’il fut exploité à cette fin par
des régimes totalitaires (Richard Wagner par les nazis, Verdi
Quel avenir pour l’opéra ?
Rencontre avec
Gérard Mortier
, Directeur de l’Opéra de Paris
Tristan und Isolde
de Richard Wagner, direction musicale Esa-Pekka Salonen,
mise en scène Peter Sellars, vidéo Bill Viola, représentation à l’Opéra de Paris en 2005.
Photos D.R.
par Mussolini). Ainsi, dans la seconde moitié du XX
e
siècle,
tout cela a contribué à ce qu’une classe importante de la
population, intellectuelle et non bourgeoise, soit farouche-
ment opposée au genre de l’opéra. A la fin du XX
e
siècle,
cette tendance s’est inversée grâce aux artistes venus d’autres
horizons, qui se sont mis à travailler pour l’opéra, et qui l’ont
rendu à nouveau attractif. Mais le répertoire de l’opéra, loin
de s’agrandir, n’a cessé de rétrécir. On joue de moins en
moins de titres ; le nombre d’œuvres jouées se réduit actuel-
lement à une centaine, alors que dix mille ont été créées. Ce
n’est pas grave si l’on songe que toute la tragédie grecque
comprend trente-sept pièces seulement, et que le théâtre
élisabéthain comporte trente-quatre titres de Shakespeare,
quelques-uns de Marlowe, au total une cinquantaine d’œu-
vres. L’opéra est presque dans la même situation.
Comment l’avenir se dessine-t-il en ce qui concerne
la forme d’opéra ?
La création d’opéra va évoluer de plus en plus vers une
forme scénique qui apparaîtra comme une sorte d’installation
dans laquelle on exploite le chant, l’image et la
musique sans raconter une histoire de manière
linéaire. Cette tendance peut déjà être constatée
dans les créations d’œuvres contemporaines.
Une deuxième forme de création nouvelle, que
j’essaie de promouvoir à l’Opéra de Paris, est la
création d’œuvres où on exploite du matériel exis-
tant, ce qui existe depuis longtemps dans la litté-
rature ou dans l’architecture par exemple. Dans la
création
Wolf
, Alain Platel racontait une histoire d’aujourd’hui
basée sur une musique de Mozart, elle-même adaptée dans
un langage musical contemporain, avec des instruments que
Mozart ne connaissait pas. Nous préparons actuellement avec
Emir Kusturica une adaptation pour l’opéra de son film
Le
Temps des gitans
, avec une musique nouvellement composée.
J’ai aussi le projet d’un spectacle autour du romantisme alle-
mand et du rationalisme français, dont le livret réunirait
Chateaubriand, Voltaire et Heine, avec de la musique de cette
époque réinterprétée aujourd’hui. Je crois qu’il s’agit là d’une
nouvelle forme de création, plus proche du montage mais très
inventive, qui permet de renouer aujourd’hui avec des œuvres
du passé en nous les rendant contemporaines. Mais ces
spectacles n’entreront plus au répertoire, il s’agira de créa-
tions ponctuelles liées au lieu et à l’époque. Par ailleurs elles
seront archivées et toujours disponibles pour la mémoire.
Pourquoi cet intérêt irréductible pour l’opéra ?
D’abord parce que l’opéra reste un art représentatif, c’est-à-
dire qui permet de se représenter socialement. Ainsi, au
Kazakhstan, la capitale a été déplacée et le président a immé-
diatement commandé un opéra à l’architecte Norman Foster,
à condition qu’il soit construit en un an : il s’agissait, pour le
nouveau pouvoir en place, de récupérer au plus vite le
symbole de la culture occidentale. On peut constater la même
volonté en Chine, avec le nouvel opéra de Pékin réalisé par
Paul Andreu, ou à Abou Dhabi. Voilà pour le côté social et
représentatif de l’opéra, ce n’est pas le plus attractif à mes yeux
mais on ne peut nier que cela fait partie de la forme de l’opéra.
Pour moi, le plus important reste que l’opéra valorise le
chant. Le chant est une forme d’expression présente dans
toutes les civilisations, mais aucune n’a développé comme en
Occident tout un art basé sur le chant. Pourquoi le chant est-
il si fondamental ? Parce qu’il apparaît dans l’histoire de
l’homme avant la parole, et dans la nature hors de l’humain.
Il s’agit d’une forme de communication qui se manifeste
dans toutes les sociétés, humaines ou animales, dans tous les
moments essentiels de la vie : la naissance, l’amour, la mort.
Pour le chant, comme pour la danse, l’homme n’a besoin
d’aucun instrument, sauf son propre corps. Ainsi, l’opéra se
construit à partir d’une expression très primitive de l’homme,
et dont chacun peut ressentir dans sa propre vie le besoin
et la puissance. Le chant accompagne les grands moments de
joie et de douleur de l’existence, et nous touche en deçà
des mots. C’est pourquoi l’émotion portée par les arias des
grandes œuvres d’opéra nous atteint au plus profond et cette
émotion est irréductible. C’est du chant et de l’émotion
primaire et profonde qu’il suscite que naît la fascination pour
l’opéra. Les grandes œuvres d’opéra, comme le
Don Juan
de
Mozart,
La Traviata
de Verdi,
Tristan et Isolde
de Wagner,
continueront toujours à parler aux gens, quelles que soient
l’époque, les conditions sociales ou historiques particulières.
Il en va de même pour les grandes œuvres théâtrales,
L’Orestie
ou
Hamlet
. Ce qui m’intéresse, c’est de faire en
sorte que des œuvres d’art du passé aient quelque chose à
nous dire aujourd’hui, au point qu’elles ne soient plus consi-
dérées comme appartenant au passé. C’est à cette condition
seule qu’elles auront une chance de survie... Personne ne
dira d’une peinture de Rembrandt qu’elle est datée. La seule
chose dont nous avons à nous soucier, c’est comment
raconter aujourd’hui ces œuvres du passé.
Comment réagit le public ?
Le public de l’opéra est conservateur, et c’est assez naturel
puisque l’opéra est un art plutôt tourné vers le passé : très peu
d’œuvres contemporaines sont jouées. A Paris, j’ai imposé une
programmation dont 35% est dédié au XX
e
siècle, alors que
dans les siècles passés tout le répertoire était contemporain !
Le public d’opéra veut avant tout conserver une certaine
tradition, il faut donc un peu le bousculer, non pour le
choquer, mais pour lui faire comprendre que ces œuvres qu’il
apprécie seront mieux conservées si elles sont traduites dans
un langage compréhensible par le plus grand nombre. Le
public qui vient à l’opéra est très minoritaire et mon désir est
avant tout de donner à l’opéra une audience plus large. C’est
bien sûr une question d’argent, mais nous pouvons élaborer
des politiques tarifaires vraiment abordables et développer la
communication en ce sens. Je suis persuadé que si on monte
des spectacles qui ne sont pas des éloges du passé mais qui
s’adressent au public d’aujourd’hui, en transposant l’action
dans un contexte actuel, en adoptant une esthétique et des
techniques plus contemporaines, on peut gagner un nouveau
public et lui donner le goût de l’opéra. Lorsque je suis arrivé
à Paris, nous avons certes perdu une partie du public tradi-
tionnel, mais aujourd’hui la tendance s’est inversée, nous atti-
rons un public plus jeune, et qui se fidélise.
Je dirais que ce nouveau public est plus décontracté, non
dans la tenue mais dans l’esprit, le rapport avec la forme
opéra est moins cérémonieux, on veut être à la fois ému et
énergisé. Mon but est d’offrir au spectateur une soirée dont
le souvenir va s’accrocher quelque part dans sa mémoire, à
travers les images, les émotions, l’utopie entrevue… le
plaisir, tout simplement.
Quels sont vos projets ?
Je rêve d’un spectacle qui aura à voir avec la quête du
Graal, une thématique à la fois fondatrice et très adaptée à
notre époque puisqu’il s’agit de la recherche de l’utopie, du
paradis perdu ; mais ce sera un Graal moderne, sur un
nouveau texte que j’ai confié à l’écrivain Amin Maalouf, et à
partir d’éléments musicaux existants, de Wagner à Messiaen,
de la musique médiévale aux compositions contempo-
raines...A partir des arts du passé, créer une œuvre aujour-
d’hui pour aujourd’hui, voilà ce qui me passionne. Et si ce
n’est plus à Paris, ce sera ailleurs !
u
Propos recueillis par Nadine Eghels
Le nombre
d’œuvres jouées se
réduit actuellement
à une centaine,
alors que dix mille
ont été créées.”
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