Printemps 2008 - page 10

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hoisir tel ou tel mode d’expression est capital pour
un artiste, son choix peut être immédiat ou se
décider après bien des tâtonnements.
Mais à un moment donné, il sentira à quelle famille il
appartient. Et même s’il utilise d’autres façons de s’ex-
primer, son choix premier restera culminant, on peut
appeler cela le “style”.
Choisir la gravure, c’est d’abord être artiste et artisan
dans un même temps.
C’est accepter le contact direct avec la matière, c’est
aimer cette confrontation nécessaire avec le cuivre, l’acier
ou le bois, qui résistent mais qui, d’autre part, sont une
aide par leur résistance même. Cette lutte est quelquefois
douloureuse, quelquefois incertaine, mais
quelle sensation exaltante quand on arrive à
inscrire, à tracer en direct ou avec l’acide,
une pensée, une sensation, un sentiment qui
dans certains cas, peuvent étonner l’artiste
lui-même.
C’est s’accommoder de travailler à l’envers,
singularité importante, même si elle n’a pas
été intégrée, les surprises pouvant, selon les
cas, être cruelles ou remarquables. La minute
de vérité est l’instant où la feuille imprimée apparaît déta-
chée de la matrice, après être passée sous la presse. C’est
une naissance...
C’est aussi la faculté de faire mieux connaître son travail
au public amateur. Mais cette possibilité de reproduire
n’est pas le but premier.
Pratiquer la gravure, c’est avant tout utiliser un moyen
spécifique et original pour s’exprimer.
Enfin, ce travail dont la pratique, très physique,
demande une grande patience et une certaine habileté, ne
peut convenir qu’à une certaine famille d’artistes, inti-
mistes pour la plupart, pour qui la lenteur de l’exécution
est un élément positif dans leur réflexion créative.
L’impossibilité du repentir dans certains cas, ou la grande
difficulté de l’effacement dans d’autres ne favorisent pas la
rapidité d’exécution. Et le “temps” du graveur en taille
directe est autre que le “temps” d’attente de la morsure du
cuivre par l’acide pour le graveur aquafortiste. Ces
quelques particularités enferment les passionnés de
gravure dans une voie relativement étroite qui peut , dans
certains cas et certaines conditions, s’élargir.
Actuellement, les limites de la gravure explosent.
William Hayter ou Henri Gœtz ont montré dans leur
temps le chemin et certains, tout en respectant l’essentiel
des pratiques de cet art, n’hésitent pas à associer aux
moyens traditionnels des techniques plus contemporaines
comme la photographie ou l’informatique.
Peu de plasticiens, peintres ou sculpteurs, se servent de
la gravure pour traduire ce qu’elle seule peut exprimer,
mais certes de grands noms dans le passé, que ce soit
Rembrandt, Goya ou plus récemment Villon, Picasso,
Dado, Soulages et bien d’autres, se sont révélés d’authen-
tiques graveurs de création en apportant un plus à leurs
autres moyens, peinture, sculpture.
On le voit, la gravure est un monde à part, elle traverse
un moment difficile, elle est moins à la mode qu’elle ne fut
il y a vingt ou trente ans.
Les galeristes, pour la plupart, préfèrent
vendre de la peinture dont le prix de vente
plus élevé rapporte plus, pour un effort
commercial équivalant.
Ce phénomène est purement français, les
autres pays d’Europe - Allemagne, Angleterre,
Pologne, Espagne et d’autres - exposent la
gravure et la vendent.
Bien sûr, il existe en France des associations
de graveurs qui sont toutes gérées par les
artistes eux-mêmes, et appréciées par des amateurs, mais
peu aidées par les institutions. Parmi les plus anciennes,
on peut citer les Peintres Graveurs, le Trait, la Gravure
Contemporaine, Pointe et Burins.
Récemment, des acteurs du monde de l’estampe se sont
regroupés pour former une fédération nationale de l’es-
tampe sous le nom de Manifestampe, dans le but d’offrir
une meilleure visibilité à ce mode d’expression, notam-
ment par la volonté de créer une Maison de l’Estampe.
Il se trouve pourtant, et c’est assez étonnant, qu’il y a de
plus en plus de graveurs. Beaucoup sont des amateurs,
mais tout cela est encourageant malgré tout, car c’est un
public instruit des spécificités de cet art. Ce besoin absolu
de travailler sans penser à la sanction commerciale est un
gage de sincérité et de passion... et peut-être, dans certains
cas, un gage de réussite.
Les expressions artistiques qui utilisent la main comme
agent essentiel de création existeront toujours, même si la
technique a tendance à minimiser son pouvoir. La
machine fera, et fait déjà mieux que la main, c’est certain,
mais cette main, “le corps à l’œuvre” selon la belle expres-
sion d’Olivier Cena, qui hésite, qui tremble parfois,
témoigne, dans sa pratique, de son humanité. Le trop
parfait est inhumain.
Etre artiste et artisan dans un même temps
Par
Louis-René Berge
, membre de la section de Gravure
L’art de la gravure offre un moyen d’expression original, à la fois physique et mental, un contact direct avec la
matière en même temps qu’un processus d’exécution lent et réflexif. Une voie étroite, loin des modes et des
envolées du marché de l’art, que certains continuent à emprunter avec passion, nourrissant cette technique
séculaire d’une fructueuse confrontation aux pratiques contemporaines.
Dossier
Pratiquer la
gravure, c’est avant
tout utiliser un
moyen spécifique
et original pour
s’exprimer.
Louis-René Berge,
Le Corps Percé,
burin
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