Printemps 2008 - page 13

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Ce titre à peine décidé, xylographes et graveurs rejoignent le
rendez-vous de la mémoire et du regard jeté au mur des
rêveries sur les auteurs et leurs images.
Certains apparaissent armés : la gouge, la pointe, le burin à la
main, d’autres artistes, nouveaux, ont mordu le métal,
avec l’eau-forte.
Rembrandt, naturellement, primus inter pares, est là, cheveux
frisés. Autoportraits en farandole, qui se ressemblent et se
déclinent. Devant moi sur le mur le dernier tirage,
plus gris- dit d’Oxford – je crois.
Dans un désert des Syrtes voisin, Gala - est-ce un rêve ? -
silencieuse nous parle de Dali.
Maintenant c’est le Rhin que nous longeons, Hans Baldung
Grien force à la gouge le buis dur et réconcilie Xanthipe
et Socrate.
Le terrible silence d’Albrecht Dürer chevauchant avec la mort
et le diable, suit.
De Valotton, impeccable graveur, noire, - comme sont noirs les
bois du livre de demain - l’Harmonie.
Missia Sert au piano, joue. Mon père et Vuillard écoutent.
Parisien à l’humour anglais, William Hayter donne des
couleurs à Désirée, lyrique et chaleureuse Irlandaise.
Venu d’un musée d’Europe et tournant la tête pour nous
dévisager, Van Dyck, lèvres bien ourlées sous la moustache
insolente, sourit.
Le burin de Roger Vieillard, bel artiste, est Janséniste.
Le trait très sûr de Trémois salue Ovide,
Manet coiffe d’un haut de forme Baudelaire, sapé aux normes.
Soulages au char de Vix a restitué ses peintures,
Urs Graf est en pleine bagarre sur un bois avec un reître,
Quillivic au bord de l’océan grave, j’imagine en runes, un
poème gaélique que lui chantait sa mère quand il était enfant.
Quel est ce vol d’étourneaux, vertical vers le bas ? Mais qui
tombe ? Qui sont jetés par-dessus quel bord ? Ah ce mystère
étonne ! C’est Merion. Etrange !
Chillida a fait le plan de cette forteresse bien avant Vauban.
Jean Clerté a quitté le Poitou pour la jungle. Dans l’espace de
ses gravures vivent les animaux sauvages qu’il fréquente avec
amitié depuis toujours. Ceux-ci en retour l’ont apprivoisé ;
ses estampes sont des fables.
Sur le mur de la rêverie, pour distraire le Prince, Mantegna
ordonne un combat de dieux marins.
Des arches du Pont du Gard aux combles de Le Vaux,
Jean-Marie Granier, homme et artiste secret comme les
tendres, parachève les progrès de son œuvre.
A Dieudonne, Ubac affûte les outils néolithiques et aratoires
du “Vieux pays”, pays réel et mythique que découvre le poète
André Frénaud.
Carmontel, luxueux, nous montre le profil de l’enfant Mozart
au piano forte.
Topor météréologue fait pleuvoir le nuage d’un doigt.
Cranach a laissé à la postérité la gouge qui a gravé le portrait
de Luthea et le poignard de Lucrèce.
Bertrand Dorny confie les plaques carrées qu’il compose et
festonne de rubans aux poètes de son temps pour que leurs
paroles aient des couleurs et que les murs parlent.
Pierre Alechinsky grave le jeu des vagues traversées par un
lointain steamer qui fume sur un cuivre en hauteur, immense.
Sur ce mur, Marfaing. Sa page minuscule est emplie
d’un grand signe qui nous appelle.
Gravure mon beau miroir
Par
Jean Cortot
, membre de la section de Peinture
Lorsque l’architecte exerce la mission très
particulière de conservation pour une transmission
des créations du passé, il est reconnaissant au graveur
d’avoir su traduire, avec fidélité et talent, ce que nous
découvrons d’une époque disparue. C’est la somme des
valeurs documentaires et esthétiques, témoignages
exceptionnels figurant dans nos archives, nos musées et
même nos demeures.
Mais par ailleurs, l’architecte ressent, dans sa sensibilité,
une capacité proche de celle du graveur : celle d’anoblir ce
qui peut paraître banal et devient beauté. A partir du noir
(trop souvent considéré comme austère) il fait surgir le
blanc et la lumière. La superposition de ses traits crée les
valeurs, engendre les nuances, fait naître les formes. Si le
graveur mieux que quiconque parvient à réaliser ces
miracles, mieux que l’architecte qui utilise la gomme, c’est
qu’il prend définitivement possession de la matière”.
Yves Boiret
, membre de la section d’Architecture
J’ai sous les yeux un tirage en carte de vœux d’une
gravure à la pointe sèche de notre regretté confrère
le graveur André Jacquemin,
Le pigeonnier de Cheyrac
(1947). Des toits de tuiles d’un village de Haute-Loire dont
émerge un pigeonnier rond cerné de vols d’oiseaux.
Pourquoi cette modeste vision d’une vue de village
m’émeut-elle bien davantage que toute photographie ?
Répondre à cette question, c’est descendre au cœur de
la Gravure.
Invoquons d’abord l’impression et l’émotion de l’artiste,
son talent pour nous les faire partager. La suite est dans les
moyens. Le graveur parle dans cette “autre langue”,
qu’évoquait Eugène Delacroix en 1857. Quelle est cette
“langue étrangère” ? Le graveur amateur Paul Valéry, qui
rêvait de troquer la plume contre le burin, nous l’a
clairement explicité : “L’art le plus proche de l’esprit est
celui qui nous restitue le
maximum
de nos impressions et
sensations par le
minimum
de moyens sensibles”.
Modestie des moyens, majesté des résultats”.
François-Bernard Michel
, membre Libre
La gravure permet l’exaltation du dessin, par
l’acuité du trait. Son caractère n’est pas toujours
confidentiel, mais il prête à l’intimité. Imagine-t-on les
grandes planches de Dürer, de Rembrandt, la suite
Vollard, autrement que gravées ?
Si la moindre citation de Tacite ou Salluste appelle le
marbre, un cuivre de Rodin (ils ne sont que trop rares)
rend présent tout Baudelaire”.
Gérard Lanvin
, membre de la section de Sculpture
La gravure, reine parmi les techniques d’impression,
moyen de large diffusion, permet relativement
facilement l’apprentissage du futur collectionneur.
Mais la particularité de la gravure, et qui m’a toujours
fasciné, mis à part ce côté agressif du trait, du geste sur la
plaque de cuivre, c’est ce sentiment de la surprise possible
par rapport au résultat définitif.
C’est ce moment magique, cette attente angoissante, après
ce passage sous la presse, en décollant, en soulevant la
feuille du papier, lorsqu’on se retrouve soudain face à
l’image imprimée. L’accouchement, la naissance, la
découverte de l’œuvre qui est, toujours, une surprise,
entre la joie de la satisfaction et, parfois, la déception.
Tension et émotion. Création. Il s’agit bien de la création”.
Vladimir Velickovic
, membre de la section de Peinture
La gravure a révélé depuis longtemps la puissance
de la traduction en noir et blanc des peintures. Au-
delà de sa fidélité au dessin du modèle à reproduire, elle a
contribué à enseigner que l’essentiel est parfois dans
l’économie des moyens plus que dans leur déploiement. La
célèbre série des onze états du taureau que Picasso a
gravée en 1946 confirme à l’extrême ce pouvoir de la
réduction à l’essentiel. En musique, aussi, l’économie
d’une réduction d’orchestre produit souvent des effets, et
des trouvailles, aussi séduisants que la démarche inverse,
c’est-à-dire la riche orchestration dont on essaie d’habiller
une toute petite idée. Lorsque notre regretté confrère
Jean-Marie Granier qualifiait son art de mineur, ce n’était
bien entendu qu’une élégante boutade”.
François-Bernard Mâche
, membre de la section de
Composition musicale
Picasso graveur...
Le 23 Septembre 1966 , Piero Crommelynck
vient faire signer par Picasso son propre
portrait réalisé par le Maître, Picasso n'aimait pas
signer ces quantités de tirages ; il me dit “Est-ce que
tu as remarqué que ma signature faisait une
crevette ? Eh bien quand tu verras que ça fait
double crevette c'est que je commence à en avoir
assez, et alors triple crevette, j'en ai par dessus la
tête”. Il en signe une pour son “vieil ami Jaime
Sabartès”, il me regarde du coin de l'œil
“ça t'étonne, parce qu'il est mort, eh bien ainsi il
continue à offrir mes œuvres au Musée de
Barcelone... Tu en veux une ? Voilà pour toi”
et je suis reparti avec ce superbe portrait.
Piero Crommelynck avait établi, avec son frère
Aldo, un atelier de tirage à Mougins pour que
le Maître voie plus rapidement les épreuves de
ses gravures.”
Lucien Clergue
, membre de la section
de Photographie
Dossier
A propos de
la gravure
Quelques réflexions de nos confrères des autres
sections de l’Académie des Beaux-Arts
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