Printemps 2008 - page 15

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Evoquer, même succinctement, les aspects de la
symbolique sonore et de la rhétorique formelle
dans l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, c’est entrer
par l’analyse de ses œuvres dans la méthode
créatrice même du compositeur. Mais bien
davantage, c’est aborder une question générale qui
n’a cessé d’agiter les esprits : la musique n’est-elle
qu’un objet de délectation en soi, ou, en des
contextes et des époques donnés, peut-elle aussi se
parer du pouvoir de dire, voire de signifier ?
D
ès le vivant du musicien, on parle de lui comme
d’un poète et d’un orateur. Orateur, certes, non pas
avec des mots, mais dans les sons. Les lignes musi-
cales et les figures qu’elles génèrent, les rythmes, les
accords et les tonalités, mais aussi les voix et les instru-
ments, tout ce qui concourt à l’écriture d’une œuvre est
chargé de connotations et même de significations dûment
codifiées dans les nombreux traités de composition de
l’époque. Au fil de ses cantates, Bach en use sans cesse,
dans une démarche qui procède de la prédication spiri-
tuelle à l’intention des fidèles qui l’écoutent, texte en
mains. Un seul exemple le dira avec éloquence. Le haut-
bois étant l’instrument traditionnel des bergers, il est
requis par tous les musiciens de l’âge baroque pour
évoquer les pastorales et la crèche de la Nativité. Mais
pour ses auditeurs, Bach l’emploie également dans les
arias funèbres, chantant la nostalgie d’une mort libératrice.
Loin de contredire la symbolique pastorale, ce nouvel
usage du hautbois rappelle clairement aux auditeurs que la
mort n’est jamais, pour le chrétien, que la préparation à
une nouvelle naissance, à la vie surnaturelle.
À sa manière, la musique a donc pris la parole. C’est
encore bien ce qu’elle fait lorsque le compositeur cite un
thème de choral. Ces chorals, les luthériens les chantent
dès leur enfance, en toute circonstance. Ils en connaissent
par cœur les paroles, au point qu’il n’est plus nécessaire de
les exprimer : la musique suffit. Dans son
Oratorio de
Noël
, Bach fait chanter par deux fois, tout au début et tout
à la fin, un cantique de la Nativité sur la mélodie d’un
choral de la Passion. Ainsi nous fait-il comprendre, sans
recourir au truchement d’un texte, que la naissance du
Christ ne peut s’envisager que dans la perspective du
Calvaire, qui la justifie. Une chanson profane peut elle
aussi apporter, par son texte implicite, plus qu’une allu-
sion, un registre supplémentaire de compréhension de
l’œuvre musicale et de sa signification.
Mais au-delà des “thèmes parlants” et d’une symbolique
sonore connue des auditeurs, Bach, en maître architecte
qu’il est, va beaucoup plus loin. La structure formelle de
certaines de ses œuvres, en son âge mûr, est en elle-même
dotée d’un pouvoir signifiant qui échappe à la première
audition mais fascine à l’analyse. Ainsi des proportions des
divers éléments constitutifs d’un morceau, ou de l’organi-
sation globale d’un recueil d’œuvres. Que la dernière
section d’une œuvre en reproduise la première, et voilà la
page refermée, l’œuvre bouclée sur elle-même en un
mouvement perpétuel signe de l’éternité divine. Les chif-
fres s’en mêlent, que ce soit le nombre d’or, signe de
perfection, ou ces symboles numériques simples, le trois
du Créateur, le quatre de la Création, le sept de la Genèse.
Que les pièces qui composent sa grand’ messe pour orgue
soient au nombre de 27, le trois à sa propre puissance,
indique clairement une symbolique trinitaire que confir-
ment d’autres éléments analytiques, comme les 27 itéra-
tions du motif initial, figuration du Dieu créateur, dans la
triple fugue finale qui résume la démarche spirituelle du
musicien.
Ecouter l’œuvre de Bach à la lumière de ces outils analy-
tiques et des traités du temps qui les ont amplement
commentés, c’est en amener la perception à un degré
supérieur, celui que signalaient déjà ses contemporains,
d’un poète et d’un orateur en musique.
Grande salle des séances, le 17 janvier 2008
Bibliothèque
Marmottan
Charles
Meynier
La première exposition
monographique consacrée à
Charles Meynier (1763-1832) est
présentée à la Bibliothèque-Musée
Marmottan à Boulogne-
Billancourt, jusqu’au 21 juin.
C
e projet ambitieux vise à présenter
les œuvres principales de ce
peintre méconnu qui a participé à tous
les grands projets décoratifs de
l’Empire et de la Restauration.
L’exposition réunira une trentaine de
tableaux et une quarantaine de dessins,
afin d’évoquer de manière aussi
complète que possible la carrière
de l’artiste.
Toutes les œuvres importantes
conservées dans les musées de
province et les collections particulières
seront exposées. [...]
Les plafonds du Louvre et les tableaux
napoléoniens de très grand format qui
ne peuvent être déplacés seront
représentés par leurs esquisses.
Acteur de tout premier plan de la vie
artistique sous l’Empire, artiste très
célèbre de son vivant, Charles Meynier
n’avait fait l’objet d’aucune étude
complète. L’exposition, qui
accompagne la publication chez
Arthéna du catalogue raisonné de
l’artiste par Isabelle Mayer-Michalon,
devrait lui rendre justice.
Cette exposition est en organisée en
collaboration avec la RMN et en
partenariat avec le salon du dessin.
Charles Mzynier,
Les nymphes de Parthénope
conduite par la déesse des Beaux-Arts sur les
bords de la Seine,
Nantes, musée Thomas
Dobrée, dessin préparatoire au plafond du
musée Charles X, au Louvre.
Du vivant et après la mort de Monet, Giverny a été et reste un lieu
de prédilection pour les peintres américains qui viennent s’y
confronter à l’héritage du grand peintre impressionniste.
Organisée par le Columbus Museum of Art dans l’Ohio avec le
soutien de la société Terra, cette exposition originale est présentée
au Musée Marmottan-Monet.
L
es œuvres des artistes qui ont séjourné à Giverny, souvent grâce à
des programmes d'accueil officiels, relèvent de différentes sensibi-
lités, qui vont du goût de l'ironie au romantisme. Ainsi, Will Cotton
et Eric Wolf ont représenté les jardins en les altérant, bien qu'ils aient
travaillé sur place ou à proximité. Cotton a reproduit la topographie des
lieux sous forme de natures mortes constituées de pâtisseries, de chocolat et
de crème anglaise. Son sirupeux Flan Pond, avec ses surfaces sensuelles,
propose une interprétation facétieuse de l'impressionnisme. Wolf, lui, a
réduit les images classiques de Monet du pont japonais et des jardins à
d'austères symboles graphiques dessinés à l'encre. [...] Mais malgré leur
regard ironique, Wolf et Cotton rendent tous deux hommage à Monet.
Confrontés à l'héritage de Monet sur son propre terrain, d'autres artistes
sont tombés sous le charme de ce lieu mythique. Les méditations de
Cameron Martin sur les reflets de l'eau rappellent la fascination de Monet
pour la complexité de la lumière et des couleurs ; elle a réduit la surface et
la profondeur de la paisible pièce d'eau au profit d'un jeu de nuances subti-
lement contrastées qui lui confèrent une sorte d'intemporalité. Tout au
contraire, Yeardley Leonard fractionne les couleurs du paysage environnant
en formes géométriques très colorées, qui font penser aux premières
œuvres abstraites de Kelly. Contrairement à beaucoup d'artistes de cette
exposition, Dan Hays connaît seulement Giverny à travers des images en
deux dimensions, avec une distance, donc, qui en accentue le mystère,
comme pour la plupart d'entre nous. [...]
Jusqu’au 11 mai 2008 •
En haut : Will Cotton,
Flanpond
, 2002. Collection privée, New York.
Symbolique et
rhétorique dans
l’œuvre de
Jean-Sébastien Bach
Par
Gilles Cantagrel
, musicologue
C
ommunication
E
xpositions
Musée Marmottan-Monet
Voyage à Giverny
De Claude Monet à Joan Mitchell
En haut : Antoine Pesne (1683-1757),
Portrait de Jean-Sebastien Bach
, 1747.
1...,5,6,7,8,9,10,11,12,13,14 16,17
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