Printemps 2008 - page 16

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S
tatua
vient de
stare
: se tenir debout, pour une quête
de soi, de dépassement. Et quant Paul Claudel note :
“La sculpture est le besoin de toucher”, l’écrivain
pointe une des identités de la sculpture, sa tactilité, la
sensibilité de la main qui apprend et identifie, la main qui
crée et donne vie à la matière.
Le langage de la sculpture a ses lois propres et exige des
moyens techniques permanents : l’apprentissage dans l’ate-
lier des maîtres où se transmet le métier, des outils que
l’on apprend à dominer pour un face à face avec la matière,
dans l’espace, pour transcender l’inanimé en esprit. “C’est
en taillant la pierre que l’on découvre l’esprit de la
matière” a dit Brancusi. La taille directe a ses interprètes,
Dodeigne et son cadet Monfleur. De même les techniques
de la fonte sont, elles aussi, l’expression d’un savoir faire
qui remonte aux plus anciennes civilisations. L’éternité du
bronze sied au portrait, Jean Cardot, comme à l’intempora-
lité des formes, Antoine Poncet.
Il revient à chaque génération de reconduire ces acquis et
d’approfondir par ses recherches personnelles la sculpture
dont toute l’histoire est faite de conquêtes plastiques et
techniques. A la fin de la guerre se développent les tech-
niques du métal, avec les soudures, le fer martelé, soudé, à
la suite de Gargallo et de Gonzalez (Jacobsen, Guino, César,
Hiquily), tandis que sont exploités de nouveaux matériaux :
l’inox expérimenté par Albert Féraud, et toute sa génération
de Dietrich-Mohr à Batbedat, l’acier, le corten avec Marino
di Teana, Bernar Venet, la fonte de fer avec Quentin Garel.
Des matériaux inédits empruntés à la production indus-
trielle inspirent les mondes de Michel Charpentier, Amado
avec le ciment, Martine Boileau, Chattaway, Jean Anguera
avec les résines polyester, Raymond Mason avec l’époxyde
polychromée, le papier mâché avec Chassepot.
En 1945, la sculpture est arrivée à un tournant. Son
langage s’est enrichi des bouleversements esthétiques nés
des grands courants novateurs du début du XX
e
siècle. A
partir de l’héritage incarné par Rodin, Bourdelle, Maillol,
toute une génération revendique son attachement à la
grande tradition de la sculpture française. Mais rien n’est
tranché. La remise en question de la figure, par le
cubisme, a déclenché les assauts d’une modernité en éloi-
gnant temporairement la statuaire de la représentation.
Ainsi l’affrontement entre les deux tendances, figurative
et non-figurative, est-il à son maximum dans les premières
années d’après guerre. Brancusi et Arp ont ouvert la voie à
la forme pure : Gilioli, Adam, Bloc, Hajdu, Cardenas,
Marta Pan incarnent une sculpture organique, tandis que
d’autres restent attentifs à son caractère construit méta-
physique : Etienne Martin, Stahly, Isabelle Waldberg,
Alicia Penalba, Patkaï, Parvine Curie, Guzman, tous inter-
prètes d’une géométrie abstraite lyrique, traduite dans la
pierre, le marbre, le bois ou le métal. A l’opposé de cette
sculpture informelle où la poésie et le rêve sont au service
de la vitalité de la forme, une famille de sculpteurs reste
fidèle à la figure humaine, stylisée et transfigurée par la
lumière, dans l’héritage de Laurens, pour Lobo, Coutelle,
et celui de Maillol pour Robert Couturier, doyen de la
sculpture française, âgé aujourd’hui de 102 ans. Son atelier
forme toute une nouvelle génération, de Claude Abeille à
Brigitte Terziev.
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L
e patrimoine religieux français s’est constitué au
Moyen Age sous l’impulsion de facteurs militaires,
politiques, économiques et démographiques. La
France s’est convertie à l’initiative d’un soldat romain,
saint Martin. Un siècle plus tard, un roi, Clovis, abjure le
paganisme, baptise les Francs, sa tribu et son armée. Au
tournant de l’An mil, la France se couvre d’un “blanc
manteau d’églises” (Gerbert). Le royaume est modelé par
les ordres religieux dont on ne saurait nier le rôle écono-
mique, social, culturel et théologique. Dans la France
capétienne, irriguée par le culte des Saints, moines et reli-
gieux défrichent vallons et plaines. Après les Croisades qui
brassent dans un même élan mystique les peuples
d’Europe, le siècle de Saint-Louis apparaît comme le
sommet des temps médiévaux et de l’Europe chrétienne.
Les chemins de Saint Jacques, aboutissement de cinq
routes issues de cinq pays limitrophes, l’Angleterre, les
Flandres, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, comptent près
de 5000 sanctuaires et oratoires. Les pèlerinages qui célèb-
rent des saints locaux, sont jalonnés de milliers de
chapelles. Avec quelque 3000 églises et sanctuaires, les
Ordres religieux, bénédictins, cisterciens, dominicains,
franciscains et carmes, étendent leurs réseaux de monas-
tères et de couvents dans les campagnes les plus reculées
autour de leurs abbayes fondatrices. Au total, en 500 ans, la
France voit surgir plus de 100 000 sanctuaires répartis en
36 000 paroisses, et 60% datent de l’époque romane […]
Après un demi millénaire pendant lequel le catholi-
cisme s’impose face au judaïsme et à l’islam, la France
connaît, avant la crise actuelle, trois épisodes destructeurs
en cinq siècles : la guerre de religions, le siècle des
Lumières qui aboutit à la Révolution et l’anticléricalisme
à l’aube du XX
e
siècle. En retour de balancier, ces trois
crises dramatiques sont suivies de trois périodes pacifica-
trices de reconstruction […]
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui a
gravement atteint le patrimoine cultuel du quart de la
France et après les Trente Glorieuses qui voient un déve-
loppement paradoxal des campagnes qui s’enrichissent mais
se dépeuplent, l’Europe occidentale, en pleine Guerre
froide, fait le point. Traumatisée par la déchristianisation
du monde ouvrier, l’Eglise de France se veut d’abord
l’Eglise des Pauvres. Lorsque survient le Concile de Vatican
II, la plupart des prêtres rejettent les signes ostentatoires
de richesse. Interprétant à sa manière les directives du
Concile, l’épiscopat n’hésite pas à arrêter des chantiers en
cours, surtout lorsque les façades des églises prévues domi-
nent les alignements urbains. A Paris, un clocher presque
achevé, est détruit. Dans les paroisses rurales, combien de
tableaux, de sculptures, d’objets liturgiques, de boiseries,
de confessionnaux, de chaires à prêcher sont déposés puis
vendus ! L’Eglise des Pauvres veut célébrer son culte dans
des crèches et des garages. Gare Montparnasse, en bas
d’une rampe, entre les espaces réservés au syndicat et à la
salle de gym, elle ouvre une chapelle dans les sous sols.
Mieux, elle freine les chantiers pendant 20 ans.
Entre-temps la déchristianisation s’accélère. Selon les
régions, les pratiquants représentent 8% d’une population
qui cependant, pour 60%, se déclare catholique. Les voca-
tions décroissent. Chaque année, les évêques ordonnent
non plus les milliers de séminaristes de naguère, mais une
centaine. Les paroisses au nombre de 45 000 en 1945, sont
réduites à 9 000 en 2007. Selon les régions elles regrou-
pent de 5 à 40 clochers. Finis les missionnaires. La France
est devenue un pays de mission et accueille des prêtres
étrangers, polonais, africains et vietnamiens. 60% des
couvents de femmes et 50% des couvents d’hommes seront
probablement fermés en 2015.
Au total, de 1945 à nos jours, 0,1% des édifices cultuels
non protégés ont été déconstruits et pratiquement 20% sont
délaissés. Par ailleurs, 10% du bâti protégé est en difficulté
et plusieurs milliers d’églises classées sont en péril […]
Les menaces qui s’accumulent sur les édifices religieux
depuis un demi-siècle ont surpris l’Etat, ses ministères et
ses collectivités territoriales mais aussi l’Eglise catholique,
son clergé régulier et séculier. L’un et l’autre, estimant les
antagonismes encore trop explosifs et les difficultés maté-
rielles insolubles par leur ampleur, ont jugé plus sage
d’éviter le sujet. Tandis qu’il continue à se détériorer, le
patrimoine cultuel rural devient un tabou.
Grande salle des séances, le 6 février 2008
Les églises
menacées
Par
Béatrice de Andia
, Présidente Fondatrice de
L’Observatoire du Patrimoine Religieux
Les églises de nos campagnes sont menacées et leur
avenir semblerait compromis si toutes les crises
religieuses, politiques et philosophiques qui les
frappent n’étaient suivies de renouveaux spirituels
et bâtisseurs. Après le temps des destructions, vient
le temps des constructions ou reconstructions.
C
ommunication
C
ommunication
A la suite de Rodin, avec lequel “l’homme redevient la
mesure de tout” (Brancusi), puis de Zadkine, les figures
emblématiques de Giacometti et de Germaine Richier
expriment une angoisse existentielle dont l’expression-
nisme est poursuivi par Jean Roulland, Ipoustéguy, Signori.
Chaque matériau engendre son expression. Le plâtre
pour Gérard Lanvin, Claude Mary, Lisbeth Delisle,
Roseline Granet, Bignolais qui pratique le surmoulage, la
terre cuite ou crue pour Brigitte Terziev, Agnès
Bracquemond, Jeanclos, le bois pour Subira Puig. La
mimésis est au cœur de leur réflexion plastique, prioritaire
pour la nouvelle génération, d’Alquin à Pierre Edouard.
Aujourd’hui la sculpture n’a rien perdu de ses facultés
créatrices, et la relève est assurée, malgré des handicaps
majeurs pour sa reconnaissance. La disparition des Prix
Rodin, Bourdelle, celle d’une vitrine établissant un contact
indispensable avec le public, comme le fit pendant trois
décennies, de 1949 à 1978, le Salon de la Jeune Sculpture
de Denys Chevalier, accusent un manque aggravé par la
rareté des galeries qui se consacrent à la sculpture. Des
initiatives ponctuelles y suppléent cependant pour épauler
un art où les valeurs humaines dialoguent avec la matière.
Grande salle des séances, le 5 mars 2008
Eglise paroissiale
St-Joseph de St-Georges
des Gardes (Maine-et-Loire).
Photo Alain Guinberteau -
En haut : Etienne-Martin,
Abécédaire
, 1967.
La sculpture
après la Seconde
Guerre mondiale
Par
Lydia Harambourg
, historienne, écrivain, critique d’art,
correspondant de l’Institut
La sculpture est un langage. Sa pratique, millénaire, n’a rien
perdu de ses qualités créatrices, plus que jamais dynamiques
et inventives, dans un pays où la tradition remonte aux
tailleurs de pierre des cathédrales. Une expression au plus
proche de l’homme, qui retrouve les mêmes gestes pour dire
sa relation au monde et au spirituel.
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