Printemps 2008 - page 5

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L
’art de la gravure est une manière de s’exprimer à
travers une technique spécifique. Il est singulier, sa
pratique est fortement influencée par un savoir-faire
artisanal souvent très complexe. Ainsi un minimum de
connaissance technique est nécessaire à l’amateur pour
apprécier une œuvre gravé.
Sans vouloir que ce numéro de la “Lettre” soit prétexte à
expliquer dans le détail toutes les techniques utilisées pour
réaliser une gravure, nous voulons simplement
rappeler ici brièvement que le terme de “gravure”
signifie à la fois l’épreuve, c’est à dire le docu-
ment, et la manière dont elle a été réalisée.
Pendant longtemps, les termes de “gravure” et
d’“estampe” ont été synonymes, et c’est à la fin
du XVIII
e
siècle, avec l’apparition de la lithogra-
phie, que le terme de “gravure” fut réservé aux
seules techniques en creux qui se divisent en deux grandes
familles : la taille douce (sur cuivre) et la taille d’épargne (sur
bois). Ce sont celles dont allons parler dans ce numéro.
Il faut, donc, savoir qu’une lithographie ou une
sérigraphie n’est pas une gravure.
Le travail de l’artiste lithographe
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est très différent, mais la
confusion est pourtant fort répandue.
Et pour commencer, voici une définition que nous avons
retenue, celle proposée par Maxime Préaud, conservateur
général des bibliothèques : “Une gravure est une image
multipliable à l’identique à partir d’un élément d’impression,
ou matrice, tel qu’une planche de bois ou une plaque de
métal gravée en creux, qui, encrée, transfère, lors de son
passage sous une presse, sa charge d’encre sur un support.”
Celle-ci est
originale
quand elle a été entièrement conçue
et réalisée par l’artiste, même si elle n’a pas forcément été
imprimée par lui.
La notion d’originalité n’était pas, chez les anciens
graveurs, une priorité, tout au plus gravaient-ils leurs initiales
sur leurs planches, c’est-à-dire leur cuivre, une fois le travail
terminé. Celles-ci étaient réimprimées au fur et à mesure de
la demande, et les éditeurs achetaient à leurs héritiers les
plaques pour effectuer de nouveaux tirages. A partir du
milieu du XIX
e
siècle, les artistes, pour se démarquer des
techniques photomécaniques, commencèrent, dans un
premier temps, à signer leurs épreuves au crayon pour
authentifier leur travail, puis peu à peu, pour mieux les sécu-
riser, numérotèrent chaque épreuve. C’est ainsi qu’en bas de
l’épreuve apparaissent deux chiffres. Exemple : 1/30 signifie
qu’il s’agit de la première épreuve sur un tirage total de
trente épreuves.
Cette pratique maintenant universelle constitue une
certaine garantie pour l’acheteur. Et il faut savoir que toutes
les épreuves d’une même gravure ont la même valeur
marchande quel que soit leur numéros, c’est ainsi que le 1/30
a la même valeur que le 29/30.
Et, très important : elles
sont toutes originales.
Souvent, en plus du tirage numéroté, il existe
quelques exemplaires hors commerce qui sont
identifiés de cette façon : H/C.
Il y a aussi les épreuves réservées à l’artiste
indiquées par le sigle : E/A toujours suivi de
deux chiffres en romain correspondant au
tirage. Exemple : EA II/V deuxième épreuve
sur cinq.
Certains artistes en cours de travail ont besoin de
contrôler l’état d’avancement de leur travail, de s’assurer de
la profondeur d’un trait ou de l’intensité d’une couleur et
procèdent, en cours de route, à des tirages que l’on nomme
“épreuves d’état” ; celles-ci sont souvent recherchées par
les collectionneurs.
A côté de la gravure originale, existe la
gravure de repro-
duction
qui reproduit avec une grande précision l’œuvre
d’un autre artiste. Et la
gravure d’interprétation
qui est
réalisée par un graveur s’inspirant généralement du travail
d’un peintre ou d’un dessinateur.
Sur le plan technique, la gravure est divisée en deux
grandes branches :
1 - la
taille directe
qui consiste à creuser directement avec
un outil approprié la planche à graver : burin pour le cuivre
ou l’acier, gouge pour le bois, berceau pour la manière noire.
2 - la
taille indirecte
qui utilise l’acide pour creuser les
parties de la planche non protégées par le vernis. Ce sont
des eaux-fortes.
Ces quelques précisions seront utiles à qui veut s’intéresser
à cette activité artistique qui reste encore assez mal connue.
I - La lithographie est basée sur le principe de l’incompatibilité entre
l’eau et les corps gras : le dessin se fait à l’encre grasse avec un crayon ou
un pinceau sur une pierre humide, et la feuille pressée sur cette pierre
n’imprimera que la partie grasse.
Les techniques de gravure sont
multiples. Comment les reconnaître face
à l’œuvre gravé ?
L
es gravures en creux ou taille douce (burin, eau-forte,
manière noire, pointe sèche) présentent une légère
dépression du papier, que l’on nomme “cuvette”, et qui
correspond à la pression du rouleau de la presse sur le
papier ; c’est un signe majeur de reconnaissance.
Les gravures en relief ou xylographie sur bois n’ont pas de
“cuvette”. Elle se divisent en deux grandes branches : bois de
fil et bois debout, selon que la “planche” est coupée
parallèlement au tronc (fil) ou perpendiculairement (debout).
Les “bois de fil” se reconnaissent parce que l’image garde la
trace des lignes du bois, alors que les “bois debout”
ressemblent à une gravure en creux.
La grande différence entre les deux techniques de la taille
douce et de la xylographie est la suivante : dans le premier cas,
la taille douce, les traits qui apparaissent sont ceux qui ont été
creusés, alors que dans le second cas, la xylographie, c’est le
contraire, le graveur creuse autour des traits pour qu’ils
apparaissent en saillies et qu’ils soient la partie imprimante.
Jusqu’à l’invention de la photogravure, c’était le seul moyen
pour illustrer les livres et la presse ; en effet, les illustrations
sont composées en même temps que la forme typographique.
Petit vocabulaire de base à l’usage
du néophyte
Pour appréhender l’art de la gravure, il importe de
comprendre quelques termes techniques indispensables…
ACIÉRAGE : opération qui consiste à recouvrir la plaque
de cuivre, par un procédé électrolytique, d’une mince
couche d’acier qui en renforçant la plaque permet des
tirages importants.
AQUATINTE : technique qui permet de passer d’une valeur
à une autre de manière très nuancée, comme en peinture.
Pour ce faire, la plaque est saupoudrée de résine chauffée
qui laisse passer plus ou moins l’acide entre les grains.
BARBES : lorsque l’on creuse le métal avec un burin ou
une pointe, de chaque côté du sillon le cuivre se déchire
légèrement. Dans le cas du burin on “ébarbe”, c’est-à-dire
que l’on enlève ces fins copeaux. Si au contraire on les
laisse, l’encre se tassera contre eux et donnera au trait un
velouté qui est la caractéristique de la pointe sèche.
CHINE APPLIQUÉ : pratique qui consiste à imprimer
une gravure sur un papier fin légèrement teinté, ce papier
étant lui-même collé sur un papier.
FILIGRANE : marque du papier pris dans la masse qui
permet d’identifier le fabriquant.
TECHNIQUE MIXTE : opération qui consiste à mélanger
différentes techniques, par exemple un burin avec une
manière noire, ou après avoir travaillé une gravure avec
l’ordinateur, la re-graver, ou encore reporter une photo sur
cuivre et continuer le travail de gravure etc.
MONOTYPE : l’artiste utilise une planche de cuivre ou
tout autre support sur lequel il va dessiner ou peindre, et
passer sous la presse ce travail ; on peut toutefois contester
qu’il s’agisse d’une gravure...
La LETTRE : les gravures anciennes portent dans la
marge inférieure des inscriptions gravées “pinxit delineavit
sculpsit cum privilegio” qui indiquent qui peint, dessine ou
grave. Les gravures les plus recherchées étant celles dites
“Avant la Lettre”, qui n’ont pas d’inscriptions.
Qu’est ce que
la gravure ?
Un art du temps
et de la main
Par
Louis-René Berge
, membre de la section de Gravure
L’art de la gravure comporte des approches, des
techniques diverses. Le même terme générique peut
recouvrir des pratiques artistiques différentes. Pluralité
et singularité de l’œuvre gravé.
Photo Robert Groborne
Le rôle du taille-doucier :
entre l’artiste et l’artisan,
une nécessaire connivence
L
e rôle du “taille-doucier”, c’est-à-dire l’imprimeur, est
primordial. C’est lui qui en définitive va révéler le
travail du graveur, de celui qui a passé des heures et des
heures sur sa planche.
Le métier d’imprimeur en taille douce est donc pour l’artiste
graveur de première importance. C’est un métier difficile qui
exige un long apprentissage. Chaque imprimeur a sa propre
sensibilité, et doit la mettre au service de l’artiste qui lui a
confié sa planche gravée. Ce binôme artisan/artiste est en
effet une particularité de cet art.
A l’heure actuelle, beaucoup de graveurs ont investi dans
du matériel et “tirent” eux-mêmes leur gravures, pour des
raisons économiques. Ils ne peuvent cependant pas se
passer d’un professionnel quand le tirage est important ou
techniquement difficile.
Les conseils du taille-doucier sont précieux. Son savoir est
basé sur une expérience du traitement et de la résolution de
multiples cas qui exigent une connaissance, des couleurs,
des papiers, du réglage de la pression de la machine, du
séchage etc. qui le rend incontournable dans bien des cas.
On peut même dire que souvent il est si proche de l’artiste
qu’il le devient lui-même.
Hélas, il y a moins d’ateliers que quelques années
auparavant, et de ce fait, les Tazé, Moret, Degouy et autres
Idalie... ont du travail, certains d’entre eux sont même
souvent débordés ; ce qui est au fond très rassurant.
En haut : Atelier Moret, Taille-doucier.
Photo DR
Ci-dessous : Atelier René Tazé, Maître d’Art.
Photo DR
Dossier
La notion
d’originalité n’était
pas, chez les
anciens graveurs,
une priorité...
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