Printemps 2008 - page 6

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Une collection de collections aux dimensions de
l’histoire de la gravure, de ses maîtres jusqu’aux
artisans anonymes et à l’industrie de l’image : voilà
ce qu’offre le département des Estampes et de la
Photographie de la Bibliothèque nationale de France
L
e Cabinet des Estampes est né de la volonté de
Colbert d’adjoindre aux collections de livres, de
manuscrits et de médailles de la Bibliothèque
royale, une collection d’images qui augmenterait encore le
prestige et l’intérêt de la bibliothèque de Louis XIV.
Le dépôt légal de la gravure se mettait alors en place et
devint régulier en 1672. Mais les estampes qui commen-
çaient à être déposées, dites “de privilège”, étaient encore
en petit nombre. Aussi, pour donner de l’importance, du
corps, à ce projet, Colbert décida-t-il en 1667 d’acquérir
l’importante collection patiemment constituée par l’abbé
Michel de Marolles (1600-1681). L’arrivée de cet ensemble,
120 000 gravures présentées dans cinq cent volumes reliés
en maroquin du Levant aux armes du roi par le propriétaire
initial, est généralement considéré comme l’acte de nais-
sance du Cabinet des Estampes. La fondation “administra-
tive” du cabinet, accru entre-temps du don par Nicolas
Clément (1647-1712), commis à la garde des planches et
estampes, de 18 000 portraits gravés, est due en 1720 à
l’abbé Bignon (1662-1743), chargé de la direction de la
Bibliothèque royale après la mort de Louvois.
Bien des collections, celles de Roger de Gaignières
(1644-1715), du marquis de Béringhen (1651-1723), etc.
vinrent ensuite rejoindre ces richesses premières. Jusqu’au
XX
e
siècle, et avec une continuité remarquable, la collec-
tion s’accroît de façon régulière par le dépôt légal et, paral-
lèlement, par l’entrée de collections particulières consti-
tuées avec passion ou éclectisme, fruits d’accumulations
compulsives ou de choix éclairés. A ce double mode d’en-
trée se superpose un double mode d’appréciation des
œuvres, esthétique ou documentaire, que reflète le
système de classement dans les collections, par sujets ou
par artistes. Le balancement entre choix muséal et accu-
mulation documentaire reflète les statuts multiples de
l’image, qu’elle soit œuvre en elle-même, reproduction
d’œuvre, illustration ou témoignage historique, ces diffé-
rents usages ou visions pouvant souvent s’appliquer tour à
tour à une même pièce.
La gravure, estampe en creux ou en relief, sur cuivre ou
sur bois, obtenue à la pointe du burin ou par la morsure de
l’acide, a constitué le noyau initial de la collection. La
lithographie, la photographie, les productions de la photo-
gravure qui sont venues ensuite enrichir et diversifier les
collections, sont des adjonctions des XIX
e
et XX
e
siècles,
reflétant les évolutions techniques de l’image multiple.
Mais la gravure, liée inextricablement au livre par son
support, son caractère multiple, son mode de production,
son rôle d’illustration des œuvres imprimées, est la raison
d’être initiale de la création du Cabinet des Estampes. Elle
a fait l’objet de tous les soins de ses gardes puis conserva-
teurs, eux-mêmes connaisseurs, historiens voire collection-
neurs acharnés.
Cette collection de collections, ce kaléidoscope des goûts
et des trouvailles d’amateurs exigeants tempère l’enregistre-
ment un peu mécanique de la production qui est la marque
du dépôt légal, même si ce dernier permet, dans ce domaine
comme dans les autres, l’entrée de pièces précieuses et
splendides parmi le flot plus banal des images.
Les pièces les plus rares, les plus anciennes et les plus
belles ont donc figuré au Cabinet des estampes dès l’ori-
gine : Andrea Mantegna, Albert Dürer, Lucas de Leyde,
Abraham Bosse, Jacques Callot, Claude Mellan, Jacques
Bellange, Rembrandt, etc. Leur
nombre s’est accru au cours des
siècles et particulièrement au
XIX
e
siècle grâce aux efforts de
collectionneurs érudits comme
Michel Hennin.
Tous les types et usages de la
gravure sont représentés : les
images de piété collées au XV
e
siècle dans des coffrets de voyage,
les cartes à jouer, les albums de
planches, les tirages d’artiste sur grand papier, les épreuves
retouchées, dédicacées, les états les plus éphémères. Des
plus rares aux plus humbles, elles forment un tout aux
dimensions de l’histoire de la gravure, de ses maîtres
jusqu’aux artisans anonymes et à l’industrie de l’image.
Avant même les savants travaux et inventaires des XIX
e
et
XX
e
siècles, les amateurs, les visiteurs de marque pouvaient
apprécier la richesse des collections et développer une
connaissance familière des plus belles pièces de la collec-
tion, dont les murs du cabinet étaient alors couverts.
La consultation de ces planches, qui intéressent aujour-
d’hui surtout les historiens de l’art et les iconographes, a
été organisée dès le début du XIX
e
siècle pour les visiteurs
très nombreux qui se pressaient chaque jour à l’entrée de
la salle : simples curieux, femmes du monde, architectes ou
décorateurs en quête de modèles mais surtout peintres et
graveurs. Ces derniers venaient chercher dans la contem-
plation des maîtres passés et contemporains une inspira-
tion pour leurs œuvres à venir.
Cette tradition reste bien vivante puisqu’une demi-
journée, le mercredi matin, est toujours dévolue aux
artistes, dans la salle de la Réserve. Et en retour, les dons
très généreux aux collections, consentis par des artistes
français et étrangers, sont une heureuse constante depuis
le XIX
e
siècle.
La collection de gravures du département des Estampes
et de la Photographie est unique par son ampleur et sa
qualité ; mais ce qui la rend à nos yeux à nulle autre
pareille, c’est ce lien jamais rompu avec les collection-
neurs, les connaisseurs et les artistes qui ont œuvré à son
accroissement tout autant que les conservateurs. Savoir
que telle pièce de Rembrandt a été maniée par Delacroix
après avoir été choisie par le marquis de Béringhen
rehausse d’autant l’importance historique de l’œuvre, sa
faculté d’émouvoir et le sentiment du privilège qui est le
nôtre, de pouvoir à notre tour la contempler.
L
a Reliure, bulletin créé en 1891 par la Chambre
Syndicale de la Reliure-Dorure, est l'ancêtre de
la revue
Art & Métiers du Livre
ainsi renommée en
1973. Depuis lors, elle s'est ouverte à tous les
métiers d'art du livre et notamment à la gravure.
Des premiers bois gravés à l'estampe numérique
d'aujourd'hui, la gravure, quelle que soit la
technique employée, a toujours fait partie de
l'univers du livre. C'est pourquoi les œuvres des
graveurs trouvent naturellement leur place au sein
de la revue. De nombreux portraits de graveurs ont
ainsi été publiés, tous d'ailleurs n'ont pas forcément
illustré des ouvrages. Certains d'entre eux font
preuve d'une créativité étonnante en pratiquant leur
art sur des supports peu communs. C'est la richesse
de cette diversité que nous nous attachons à
démontrer et à promouvoir à chaque nouvelle
livraison de la revue.
Marie Garrigue
, rédactrice en chef
Le département des
Estampes et de la
Photographie de la
Bibliothèque nationale
de France
Par
Sylvie Aubenas
, historienne, directrice du département des Estampes et
de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France
Dossier
Art & Métiers du Livre
Une revue consacrée au Livre dans tous ses états,
et qui fait la place belle à la gravure.
La collection
de gravures du
département des
Estampes et de
la Photographie
est unique par
son ampleur et
sa qualité.
Page précédente et ci-dessus :Charles Le Brun (1619-1690),
Allégorie à Colbert
, Estampe. © BnF
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