Printemps 2008 - page 7

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Dossier
Gravez et
multipliez !
Par
Maxime Préaud
, conservateur général des
bibliothèques, Bibliothèque nationale de France,
Département des Estampes et de la Photographie
Au cours des siècles, l’art de l’estampe, florissant
lorsque c’était l’unique moyen de reproduction des
images imprimées, a perdu de son rayonnement
avec l’invention de techniques plus modernes
comme la lithographie, puis la photographie.
C’est dès lors la rareté, voire la recherche de
l’exemplaire unique, qui est devenue la marque de
la valeur de l’estampe. Comment cette évolution
va-t-elle s’accommoder à présent de l’arrivée en
force de l’image numérique ?
Photo DR
L
orsque l’on a commencé à graver dans le but de
produire des estampes, c’est-à-dire des images
imprimées, l’intention première était évidemment
de multiplier les exemplaires identiques, comme on allait
le faire ou comme on le faisait déjà pour l’imprimerie des
livres. Sinon, quel intérêt de s’efforcer de trouver le maté-
riau idéal, bois ou métal, de le polir avant de le creuser
avec des outils qu’il aura fallu inventer spécialement, de se
livrer à toutes sortes de cuisines plus ou moins ragoûtantes
pour obtenir des encres pas trop fluides mais très salis-
santes, de bricoler des journées entières dans un atelier
florentin ou autre pour construire des presses lourdes et
d’un maniement malaisé, de réfléchir à la manière d’uti-
liser l’invention récente du papier, de le mouiller, de le
sécher et le mettre à plat ? Et non seulement de multiplier
les exemplaires, mais de les multiplier le plus possible.
C’est qu’alors on ne confondait pas la beauté avec la
rareté, en tout cas pas dans ce domaine, même si comme
aujourd’hui la rareté se payait plus cher que le tout-venant.
Les témoignages que l’on possède pour les XVII
e
et XVIII
e
siècles parlent de centaines de milliers d’épreuves pour
des bois de fil et de plusieurs milliers d’épreuves pour des
tailles-douces. Ainsi peut-on rappeler l’exemple donné par
Papillon dans son
Traité historique et pratique de la
gravure en bois
(1766) selon lequel une image de confrérie
parisienne avait tiré en 90 ans environ cinq cent mille
exemplaires, à raison de cinq ou six mille par an ; ou celui
de Jean Lepautre, à qui par contrat du 28 juillet 1668 son
commanditaire demande de donner à ses planches “de
l’eau-forte de la force suffisante pour en tirer au moins
deux mille exemplaires” ; et que François de Poilly a été
en 1684 fort bien payé pour les deux mille sept cents
épreuves sur papier et trois sur satin de la thèse des fils de
Louvois qu’il a burinée ; les magnifiques planches des
Batailles d’Alexandre gravées si magistralement par Girard
Audran d’après Lebrun pour le Roi avaient été imprimées
en moyenne à 1700 épreuves chacune entre 1675 et 1683 ;
sans parler des autres planches conservées à la
Chalcographie du Louvre, qui tirent depuis le XVII
e
siècle,
aujourd’hui aciérées il est vrai ; et après la mort de Robert
Nanteuil le 9 décembre 1678, on a retrouvé chez lui plus
de trois mille épreuves de ses portraits.
Certes, on était peut-être moins regardant sur la qualité
du tirage, surtout posthumément, et surtout quand il
s’agissait d’images anonymes, les vrais artistes restant
attentifs à leur réputation. Mais très généralement on choi-
sissait son bois ou son cuivre soigneusement, on le faisait
préparer savamment et on le gravait consciencieusement,
armé d’un long apprentissage, afin d’assurer à son œuvre la
vie la plus longue possible. L’arrivée de la lithographie,
puis celle de la photographie avec tous les dérivés photo-
mécaniques qu’elle engendra, et enfin l’invention de l’acié-
rage ont au XIX
e
siècle rendu cette vie quasiment éter-
nelle. Mais il est soudain apparu, de façon crue et cruelle,
que l’art pouvait avoir une relation à l’industrie.
Comment réagir ? Deux solutions
s’offrirent alors aux artistes et aux
amateurs qui les faisaient vivre :
d’une part, réduire artificiellement
et a priori les tirages, et d’autre part
fragiliser les gravures en utilisant
des matériaux pauvres (contre-
plaqué, carton, plastique, zinc) et
des techniques jusqu’alors condam-
nées pour leur faible rentabilité
comme la pointe sèche ou le lavis. On peut aussi combiner
les désavantages de ce retournement de situation et les
justifier l’un par l’autre. La transformation du concept
d’estampe est telle que, sans parler de monotype
stricto
sensu
, on en vient à considérer que graver un bois ou un
cuivre pour n’en tirer qu’une seule et unique épreuve est
le comble du raffinement, le burin, la pointe ou la gouge
devenant des équivalents du crayon ou du pinceau sous
une forme différente. C’est intellectuellement séduisant,
mais c’est évidemment une sorte de cul-de-sac. L’arrivée
en force de l’image numérique, qui cherche souvent à se
parer des plumes du paon en s’autoproclamant estampe,
ne devrait rien changer à cette évolution.
En haut : Bibliothèque nationale de France, Salle des réserves.
Photo DR
Le Musée
de Gravelines
A Gravelines, un château-musée consacré à la
découverte et à la promotion des œuvres gravés :
le Musée du Dessin et de l’Estampe Originale
O
uvert en 1982, ce musée est le seul en France à avoir
pour vocation principale la défense des œuvres gravés.
Il reste une étape incontournable pour qui désire mieux
comprendre et aimer les arts graphiques. Au rez-de-
chaussée de la Poudrière, l’exposition permanente
“Histoire et techniques de l’estampe” permet de
comprendre ce médium au travers des outils des graveurs
et d’œuvres, anciennes et contemporaines. Des œuvres des
artistes majeurs tels : Arman, Doré, Durer, Léger, Miró,
Picasso... ou de jeunes artistes contemporains comme
Stéphane Magnin, François Curlet, Tatiana Trouvé...
appartenant à la collection du musée, forte de
10 000 estampes.
Au sous-sol de la Poudrière sont présentées des expositions
temporaires au nombre de quatre ou cinq par an.
Un vaste atelier de gravure avec deux presses de gravure,
installé au cœur du site du château, à quelques mètres du
musée, accueille artistes amateurs et professionnels ; le
service des publics y organise régulièrement des ateliers
de gravure pour enfants et adultes, des stages.
Le service documentation rassemble un important fonds
d’ouvrages spécialisés (plus de 3500 ouvrages) dans le
domaine de l’estampe.
La salle du Pilier qui accueille la copie du Plan-relief de la
ville est désormais consacrée uniquement au patrimoine
de Gravelines. Le musée est reconnu Musée de France.
Château Arsenal - 59820 Gravelines
Mais il est
soudain apparu,
de façon crue et
cruelle, que l’art
pouvait avoir
une relation à
l’industrie
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