Printemps 2008 - page 8

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A
vant de donner forme à un portrait, autoportrait,
une composition biblique ou mythologique, une
scène de genre, un paysage, un gueux, mendiant ou
béquillard… une eau-forte de Rembrandt est un frémisse-
ment de lumière, un noir profond traversé de faisceaux
blafards. Le légendaire “clair-obscur” de ce magicien des
valeurs n’est pas l’apanage de ses peintures. Il surgit aussi
de l’inaltérable “tremolo” de sa pointe tressaillant dans le
cuivre à travers la couche protectrice de vernis avant
même la morsure de l’acide.
L’extraordinaire phénomène des “autoportraits gravés”
de Rembrandt suffirait à lui valoir sa gloire. Aucun équiva-
lent dans l’histoire de l’estampe. Rompant avec la tradition
du contour linéaire, c'est par des sursauts de clartés et
d’opacités que l’artiste recrée trente fois sur cuivre son
effigie. D’un seul visage il tire de multiples expressions
reflétant, tour à tour, un mouvement d’humeur, une réac-
tion psychologique instantanée, un trait de caractère inat-
tendu. Démarche comparable, dans un tout autre registre
technique et thématique, à celle des peintres impression-
nistes, lorsque d’un même site ils saisiront, en des toiles
successives, les variations de lumière au gré des caprices
atmosphériques. Observations de soi dans le miroir ou
impressions de plein air, la motivation est une : traduire la
vie dans sa mobilité.
On ne perçoit jamais mieux la force du geste créateur de
Rembrandt qu’en projetant alternativement à l’écran, dans
un “tempo” de dessin animé, ces “mini-figures” dont les
dimensions se rapprochent beaucoup plus souvent de “3 x 4
cm” (
Autoportrait en forme octogonale
, 1630) que de “16 x
20,5 cm” (
Rembrandt appuyé
, 1639). Plusieurs fois agrandis,
ces miracles d’exiguïté s’imposent avec une surprenante
monumentalité, une conception globale de la forme, un
graphisme spontanément structuré, aux antipodes du faire
méticuleux des miniaturistes. La pointe virevolte miraculeu-
sement sans jamais perdre le sens de l’équilibre, des justes
proportions, de la vérité anatomique, parvenant, comme en
se jouant, à concentrer l’attention sur le poids des regards à
travers un réseau de lignes enchevêtrées.
Le rythme des “autoportraits gravés” de Rembrandt
n'est pas aussi régulier que celui de ses “autoportraits
peints”. Pendant la seule période Leydoise (1628 - 1631),
l'artiste inscrit sur dix-huit cuivres les altérations de sa
morphologie en pleine lumière comme à contre-jour.
Jamais il n’embellit sa physionomie pour la transposer dans
l’univers du mythe, n’hésitant pas à accuser les traits les
plus disgracieux : nez bulbeux et cependant frémissant,
lourd menton. Le voilà à tour de rôle faisant la moue, le
sourcil froncé, les cheveux hérissés, les yeux hagards, la
bouche tantôt serrée, tantôt bâillant ou ricanant, prompte
à simuler quelque grimace de gamin. Ne lui est-il pas
arrivé, un jour de ses vingt-quatre ans, de prêter son visage
de colère et de douleur à un “gueux assis sur une motte de
terre” parce qu’il est contestataire, frère des pauvres, des
plus déshérités, des persécutés ?
Le contraste est saisissant lorsque, à Amsterdam, au
temps de ses fiançailles avec Saskia, des succès et des
commandes, il capte son regard droit, intense, incroyable-
ment lucide, avide de voir et d’imposer. Ses habits ne sont
plus ceux de tous les jours. A quelle fantaisie obéit-il en se
dissimulant à six reprises sous de singulière parures ?
Plumes, bonnet fourré, manteau
de velours, broderies, sabre flam-
boyant, aigrettes... Ludiques et
talentueux intermèdes teintés de
cabotinage, beaucoup plus
fréquents et démonstratifs dans
ses “autoportraits peints”. Ils ne
sauraient cependant être assimi-
lables à une affirmation héroïque de soi ni ternir l’explora-
tion introspective.
Si l’on écarte
Rembrandt gravant
(1658), page sensible,
aux fragiles nuances, mais dont l’authenticité ne fait pas
l’unanimité, l’artiste aurait mis fin à ses “autoportraits
gravés” à l’âge de 42 ans avec une planche assez austère.
Rembrandt dessinant à la fenêtre
(1648) est une étude très
fouillée de clair-obscur, aux noirs fortement creusés par le
mordant, dénuée de toute intention de séduire. Avec ses
pinceaux, sur bois ou sur toile, l’artiste continuera d’inter-
roger son regard jusqu’au dernier jour, léguant ainsi à la
postérité d’inoubliables images de sa vieillesse.
Les “autoportraits gravés” sont des créations directes.
Jamais ils n’interprètent les “autoportraits peints” dont le
nombre est considérable. On ne peut avancer un chiffre
définitif car certaines attributions sont toujours à l’étude.
Probablement entre cinquante et soixante, ou plus ?
Narcissisme ? Egotisme ? A cette interrogation, les plus
fins biographes répondent à l’unisson :
“l’auto-analyse” serait pour notre exigeant portraitiste la
clé de la compréhension d’autrui, de la pénétration du
“visage humain”. N’y aurait-il pas alors quelque analogie
entre cette démarche, qui finalement semble prendre un
tour universel, et celle d’un Montaigne qui de lui-même a
fait la matière de son livre, chaque homme portant en soi
“la forme entière de l’humaine condition” ?
En fond :
Autoportrait aux yeux écarquillés,
eau-forte et burin, 1630.
Ci-dessus :
Autoportrait riant,
eau-forte, 1630
.
Rembrandt graveur,
regard sur
les autoportraits
Par
Claude-Jean Darmon
, correspondant
de l’Académie des Beaux-Arts
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L
a revue
Nouvelles de l’Estampe
, créée en
1963 à l’initiative de Jean Adhémar, directeur
du département des Estampes de la
Bibliothèque nationale, est l’organe du Comité
national de la gravure française, association loi de
1901 qui a son siège, aujourd’hui encore, au
département des Estampes et de la Photographie de
la Bibliothèque nationale de France.
Elle compte cinq numéros par an, dont un numéro
consacré à une thématique particulière. Elle est
diffusée uniquement par abonnement. Son contenu
se répartit entre des articles de fond de haut niveau
sur l’histoire de l’estampe des origines à nos jours,
et une série de rubriques visant à rendre compte de
l’actualité de l’estampe (Evénements, Informations,
Expositions, Graveurs d’aujurd’hui, Annonces...).
Au fil des années, la revue a pu acquérir une
réputation fondée sur la qualité de son contenu
rédactionnel et sur la variété des thèmes abordés.
Seule revue en France à se consacrer en totalité à
l’estampe moderne et contemporaine,
Nouvelles de
l’estampe
s’adresse aux institutions : musées,
bibliothèques, artothèques, galeries ; aux artistes,
imprimeurs, associations, et à tous ceux qui
considèrent l’estampe comme une part essentielle de
notre patrimoine graphique, en même temps que
comme un moyen d’expression pleinement inscrit
dans la modernité. Aujourd’hui, la revue compte
environ un millier d’abonnés.
Gérard Sourd,
conservateur en chef de la
Bibliothèque nationale de France.
Dossier
Nouvelles de l’Estampe
L’estampe contemporaine, un moyen d’expression
inscrit dans la modernité, et soutenu par la revue
Nouvelles de l’Estampe
, émanation de la
Bibliothèque nationale de France.
Plusieurs fois
agrandis, ces
miracles d’exiguïté
s’imposent avec
une surprenante
monumentalité.
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