Printemps 2008 - page 9

M.B.
: C’est vrai que mises à part les qualités techniques
imparables exigées, j’ai privilégié ce que l’on pourrait
appeler le mouvement visionnaire.
L.H.
:
Justement, parlez-nous de l’avenir de la gravure. Et
d’abord, quelle analyse faites-vous de la gravure aujour-
d’hui ? Quelles sont les raisons de sa visibilité réduite, de la
raréfaction des galeries destinées à la promouvoir ?
M.B.
: Dans un premier temps, je rappellerai quelques
évidences qui valent comme explications. Après la guerre,
tous les grands artistes pratiquent la gravure. Soulages,
Debré, Giacometti, Bellmer. Leurs gravures contribuent à
diffuser leur nom dans un autre domaine que celui qui est le
leur. Le tirage, qui multiplie les exemplaires de l’œuvre,
permettait à plusieurs musées en même temps d‘avoir une
gravure tout en contribuant à une diffusion toujours plus
grande : c’est le cas avec Picasso, Miro, Chagall. A cette
époque, tous ces artistes travaillaient avec des poètes amis
sur des textes, des ouvrages littéraires. En retour, cette
pléiade d’artistes faisait de la gravure qui était le meilleur
moyen de diffuser leur œuvre, d’élargir leur rayonnement et
leur notoriété. Aujourd’hui, il n’y a plus de “monument” au
sens où il n’y a plus de
rencontre entre un artiste
emblématique de son
temps et une grande œuvre
littéraire. L’équivalent
serait peut-être que Barcelo
illustre le
Don Quichotte.
L.H.
:
Cette situation qui
se réduit à une peau de
chagrin est-elle liée à une
méconnaissance de la
gravure ? Pourquoi n’y a-
t-il pas davantage de gale-
ries de gravures ?
M.B.
: La gravure, c’est un
métier. C’est un moyen
d’expression qui conjugue
l’esprit et la main.
L.H.
:
Une culture, une
sensibilité. La désaffection
ne semble t-elle pas
double ? Une exigence
requise par le regard et le
savoir qui font défaut ?
M.B.
: Certainement. Il y
a aussi des raisons pragma-
tiques. La gravure est peu
chère à l’achat, si on
compare les prix par
rapport à ceux d’une pein-
ture ou d’une sculpture. Il
faut travailler beaucoup,
dans le temps, pour gagner peu. En province, les galeries
ont fermé. L’intérêt quasi inexistant des médias et de la
critique rend la diffusion de la gravure impossible. Pour le
grand public, la gravure raconte. Longtemps figurative,
elle a suivi aussi d’autres chemins, plus isolés parce que
plus exigeants, je pense à Luc Peire dont les gravures
abstraites sont d’une grande qualité. Je voudrais parler du
changement qui s’est opéré dans la vie artistique française
en1981 avec l’arrivée de Jack Lang au Ministère de la
Culture. La priorité est alors mise sur l’art contemporain,
sans explication, sans faire évoluer le regard du public mais
17
16
Lydia Harambourg
:
Michèle Broutta, vous avez ouvert
votre galerie en 1982, dans le quinzième arrondissement de
Paris, rue des Bergers où vous poursuivez depuis votre
travail de soutien et de diffusion de la gravure, à travers
plusieurs expositions par an consacrées aux graveurs de
notre temps. Ce travail assidu fait de votre galerie l’adresse
incontournable de tous les amateurs de gravure, qui vous
vaut d’être reconnue et respectée par la profession toute
entière et tout un public que vous avez éduqué, contribuant
là encore à mieux faire connaître cet art intimiste et souvent
mystérieux qu’est celui de la gravure. En parlant de votre
engagement pris avec la gravure, vous dites qu’il s’agit d’un
“choix de vie”. Pouvez-vous nous raconter la genèse de
votre aventure, comment êtes-vous venue à la gravure ?
Michèle Broutta
: Je travaillais dans l’édition. La fabrica-
tion de livres était ma formation. Mais je dois dire que ma
vie est remplie de miracles, ceux que m’apportèrent mes
rencontres avec des artistes de grand talent, et des artisans
aux compétences exceptionnelles. Mon premier livre édité
remonte à 1971, il s’agit du
Tristan et Iseult
adapté par
Chrétien de Troyes avec les illustrations de Salvador Dali,
que je considère professionnellement comme mon “père
nourricier”. De lui j’avais édité en 1966 le
Portrait de Jules
Verne
ou
l’Intellect jaillissant.
En 1972, j’ai édité les
Mythologies
de Pierre-Yves Trémois avec un texte de
Michel Tournier. Très tôt, j’ai compris la nécessité de faire
de la publication d’un livre un événement, en le liant à une
exposition importante des œuvres de l’artiste.
L.H.
:
L’articulation entre le livre et la gravure comme
création à part entière naît donc de votre passion pour le
papier, qui recouvre le dessin, le pastel, l’aquarelle et la
gravure, et donc pour le trait. Vous sentez l’urgence qu’il y
a à montrer la gravure comme expression originale.
Comment s’effectue le passage et comment l’artiste va-t-il
émerger en tant que créateur original ?
M.B.
: Mon activité d’éditeur a des prolongations en
province et à l’étranger. Par exemple, avec Batbedat dont
j’édite un livre avec des textes de Jean Cabries, des exposi-
tions circulent à Bourges, Clermont, Liège, Bruxelles, en
Suisse, en Allemagne. Cela
déclenche chez les graveurs
une envie de créer, indé-
pendamment d’un livre.
Rapidement, les gravures
des artistes que j’édite vont
circuler dans des foires et
biennales, dont le rôle fut
déterminant pendant long-
temps (Saga, Foire du Livre
de Francfort avec un dépar-
tement Estampe, Foire de
Cologne, de Düsseldorf...).
Je vends tout. Cela provoque
des expositions dans les
musées. A l’inverse, ayant
édité des planches séparées
de Doaré, cela lui amène
une édition chez Fitch, le
marchand de New York.
Avant l’ouverture de ma
galerie, je cherche des lieux
pour la sortie des livres que
j’édite parallèlement à l’édi-
tion de gravures séparées,
de façon à créer un événe-
ment. C’est le cas avec Agam
qui expose au faubourg
Saint-Honoré et de Seuphor
que j’expose en Belgique, à
Anvers.
En tant qu’éditeur, je
défendais et continue de
défendre la gravure et le
métier du livre. Je suis naturellement passée du livre à
l’édition d’estampe.
L.H.
:
Le rôle insigne joué par votre galerie est indissociable
de votre détermination à faire mieux connaître la gravure et
avec elle, des artistes d’exception. Ce qui vous différencie de
vos confrères, c’est le choix que vous faites de révéler des
graveurs de votre temps. En cela la galerie Michèle Broutta,
en trente ans d’existence, peut être comparée à un vivier, mais
auquel vous avez donné une connotation expressive particu-
lière, respectable parce qu’elle est celle de votre sensibilité.
en lui assénant des contre vérités
à partir de choses sans matière,
dénuées de sens et de savoir faire.
L’“Art conceptuel“ a été désast-
reux pour la gravure. L’art officiel
a banni la gravure, qualifiée de
ringarde, de démodée. Pour
résumer, les années Frac, Drac
ont méprisé et ignoré la gravure.
L.H.
:
Ce constat sombre n’est pas désespéré, puisqu’une
génération a pris la relève malgré les difficultés qui atten-
dent le graveur aujourd’hui. Plus que jamais isolé, il a le
recours des associations de graveurs, dont le travail de
soutien, indissociable de l’excellence du métier, est une
garantie de respectabilité et un moyen de reconnaissance.
Je pense à la Fondation Gravx qui a instauré un prix de
Gravure avec l’obligation pour une galerie d’exposer la
sélection de dix jeunes graveurs. Le Trait et l’action mili-
tante de la Fondation Taylor avec ses prix de Gravure
accompagnés d’une exposition dans l’année pour le lauréat,
le Prix Lacourière. Vous avez suivi la création de la Biennale
de Gravure de Versailles et vous êtes partie prenante de la
Triennale de Chamalières, vitrine de la gravure auprès d’un
très large public qui achète. Autant de lieux pour débusquer
des graveurs. Comment vos rencontres se passent-elles ?
M.B.
: Depuis de nombreuses années, j’ai reçu tous les
mercredis de jeunes talents. Il y a d’autres moyens comme
les jurys, les expositions des diplômes aux Arts décoratifs,
à l’Ecole Estienne. Mais aussi par les ateliers de taille-
douciers. C’est là que se confirme la transmission pérenne
du métier. Toutes les générations sont mélangées.
L’Atelier Pasnic par exemple est un lieu où se côtoient des
aînés, Kijno, Segui et des plus jeunes comme Lionel
Guibout, Lionel, Didier Hagège, Emmanuelle Renard,
Fred Kleinberg qui expérimentent de nouvelles tech-
niques, comme le carborandum à la suite de Gœtz, Papart
et de Coignard.
L.H.
:
L’avenir de la gravure semble assuré par une relève
talentueuse.
M.B.
: Pour moi, c’est cette richesse dans la diversité tant
technique qu’expressive qui permet à la gravure, comme
expression originelle, de vivre. Il y a un outil et une
matière. Le métal, le burin, la roulette ne sont plus exclu-
sifs aujourd’hui. La matière est questionnée avec
Groborne. Il y a le relief, le gaufrage, les jets d’encre.
Ce qui compte en dernier ressort, c’est le travail de la main
lié à l’esprit. Prioritaire.
L.H.
:
Et aujourd’hui, avez-vous modifié votre façon de
travailler ?
M.B.
: Je cherche toujours une résonance avec l’événement.
Rester en synergie avec d’autres lieux pour élargir la
connaissance et une plus grande diffusion de la gravure.
J’organise des expositions itinérantes hors de ma galerie, à
partir de thèmes (les arbres, la gravure aujourd’hui). Je
privilégie les animations par des démonstrations de tirages
faits en public par l’artisan et l’artiste, ainsi que des échanges
avec des galeries étrangères (Brésil, Canada, Hollande...).
Le livre comme la gravure ne sont pas faits pour une seule
personne. Le marché implique d’autres marchands pour un
public curieux. La demande existe, à nous d’y répondre.
Galerie Michèle Broutta
31 rue des Bergers, 75015 Paris
Un engagement total au service de cet art
intimiste et mystérieux qu’est la Gravure
Entretien avec
Michèle Broutta
réalisé par
Lydia Harambourg
, historienne, critique d’art,
correspondant de l’Académie des Beaux-Arts.
Depuis un quart de siècle, la Galerie Michèle Broutta présente et promeut par des moyens inventifs la
création en gravure contemporaine, à travers des expositions, des éditions, l’accompagnement d’artistes
rares. Plus qu’une passion, un choix de vie.
Dossier
Après la
guerre, tous les
grands artistes
pratiquent la
gravure. Soulages,
Debré, Giacometti,
Bellmer.
Illustration : Nathalie Grall,
Heureux qui comme Bombix
a fait un beau voyage
, 1993.
1,2,3,4,5,6,7,8 10,11,12,13,14,15,16,17
Powered by FlippingBook