Printemps 2009 - page 24-25

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D
ossier
M
ettre quelque chose là où il n’y avait rien, grâce à la
nuit du masque de soudeur qui place le sculpteur
au milieu de l’univers, est le plaisir exquis et la
nécessité impérieuse qui hantent ma vie. C’est dans la nuit
des temps, précisément, lorsque deux choses, deux bouts
de ferraille, se rejoignent, que la transcription vers la clarté
commence. L’oubli derrière le masque est la paix absolue.
La présence, toute-puissante, de la flamme, de l’arc - dange-
reux et bienfaisant à la fois -, est le moyen par lequel l’acte
final et fragmentaire de la création, maintes fois abordée et
retournée par le rêve intérieur, est accompli.
Fragmentaire... Chaque acte s’accumule guidé par un
choix au début intuitif. L’intégrité du geste est protégée par
la joie, le masque et la flamme. L’œil du jour est trop cruel
pour affronter des enfantements ludiques. La suite des
fragments soudés forme une chaîne entre l’ancre et la bouée
fragiles, traduction de l’amas d’impressions comprimées et
inertes en construction visible. L’œuvre se donne la peau
et les os pour affronter cet œil du jour, lucide, autrement
prisonnier de son regard rempli des réalités les plus hété-
roclites. En face de la vie historique et événementielle, la
sensibilité s’était cachée, et avec elle la capacité d’ordonner
l’avalanche pléthorique d’impressions que nous impose
notre existence.
Et quand il y a assez de fragments, ajoutés les uns aux
autres, fiévreusement, les yeux mi-clos, un coup d’œil obli-
que éclaircit ce qui demande à être exprimé. À partir de ce
moment, illusoirement apaisant, les rôles s’inversent, car l’œil
du jour se fixe sur ce mirage d’objet ; il hésite un instant, et
les gestes se ralentissent. Comme le cheval face à son pre-
mier cavalier, le regard entrevoit sa servitude. Il cherche à
comprendre, à saisir. Convaincu enfin par la réalité de cette
existence à peine esquissée et appâté par l’urgence de la voir
lisible et sienne, il oriente toute sa volonté à la tâche devenue
évidente. Par sa présence, il impose des formes impliquées
entre les deux, l’ancre et la bouée. L’intuition écoutera l’œil
froid du discernement, et la conjugaison des deux construira
l’œuvre. Cet œil, introduit dans l’intimité de ce devenir, ne
pourra ni censurer ni rejeter, mais sera contraint d’adapter
sa capacité critique à l’intérieur des termes formels dont les
bases sont déjà présentes. Unis à l’effort total, sa récompense
sera de constater que la sculpture est achevée !
Je me conçois comme un transformateur, exerçant une
transformation de courant arrivant de l’extérieur, puis l’as-
sujettissant à mes énergies propres venant de l’intérieur. Au
début, je me suis concentrée exclusivement sur l’organisa-
tion de mes courants intérieurs sans interjection de réflexion
consciente. Que ce procédé ait eu pour résultat de créer un
contact avec l’ « autre » était plutôt un événement fortuit
qu’un objectif intentionnel. Certainement, il n’y a rien qui
puisse empêcher la continuité de ce voile verbal protecteur,
phénomène commun depuis quelques années.
De ce corps à corps avec la matière émerge la sculpture.
En représentant l’organisation de mille impressions vécues,
elle offre un chemin à celui qui s’adresse à
elle. Acceptée, elle provoquera, par tangents
et ricochets, le processus de la maturation et la
libération des fausses contraintes, nécessaires
pour acquérir une maîtrise de la vie intérieure. Voilà la re-
lation, la fonction que je vise, que je cherche à remplir dans
ma vie de sculpteur.
De l’invisible
à la sculpture
Par
Caroline Lee
, correspondante de
l’Académie des Beaux-Arts
Corps à corps.
C'est ça la sculpture,
on vit ensemble, on se plait,
on se prend dans les bras,
on passe la vie à se réinventer
sans lassitude,
on désespère de jamais pouvoir
se recommencer
et pourtant on refait... que faire ?
Il disait : « Je joue ce violon ».
« Et vous, comment le jouez-vous L’Enfant de
Bogota ?
Comment l'avez-vous composé ? »
... Nous parlions de musique, je crois... ?
Je ne compose jamais,
ma main suit mon nez, ne pensez pas
que nous soyons sortis du sujet,
pas du tout, mais je brasse large,
il faut trouver les réponses.
« Bien, comment le jouez-vous le plâtre ?
Comment le gâchez-vous ?
Serré ? Léger ? »
Je vais vous museler,
je dirais grossier, parfois,
en mortier, souvent mœlleux,
consistance de terre.
Je n'ai plus tellement envie de répondre,
mais s'il n'était que de moi,
je demanderais plutôt :
comment le posez-vous ?
Excellent !
Nous voilà au cœur de l'action !
Poser, tout à fait cela, la manière de le poser,
approuva la « Diva » toute bouche sucrée,
elle pour qui le mot poser n'a pas de secret.
Laissons donc celle-là à ses mines,
elle a souvent raison.
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Je n'ai pas oublié ce matin
où fut commencé L'Enfant de Bogota,
ni comment j'ai posé le plâtre.
Je l'ai lancé comme de la boue sur le trottoir
et sans reprise travaillé dans le frais
avec ce couteau de boucher
qui donne des plans très francs.
Les gestes s'enchaînaient sans redite,
entre chagrin et colère.
Michel Schneider m'avait écrit :
« Votre Bogota est une horreur... »
La manière de le poser
avait bien été la manière de le jouer.
Le grain du plâtre lui-même ainsi pétri,
roulé, jeté, tailladé, écrasé, dressé
était devenu scandaleux.
Il avait transcrit
un Massacre des Innocents.
Pour parler de musique
dans cet atelier de sculpture,
il n'est pas que de citer
des chefs d'orchestre en nombre,
la brassée des hautbois, le tambour,
la timbale, le Quatuor des Coqs et la Diva,
car la forme n'est pas une idée,
encore moins une appellation ni un titre.
La forme est un comportement physique
devant un matériau donné,
accompagné d'un geste et du toucher.
La sculpture est cela.
Sur le Mur, lointainement j'avais écrit :
la maison c'est le geste, et puis, musique...
« Fou, Grenouille et Garçons »
_______________________
Blanc bec ou Méditatif ou Tête de mort,
j'entends aussi leur chanson.
Le plâtre, brassé pour donner chair,
était parfois devenu un instrument
d'une souplesse incomparable,
docile et ferme, et ne s'effondrant pas,
directif en fait, et, par sa consistance
même, aisé à l'improvisation,
aux accélérations et aux silences.
Jouer le plâtre, c'est le tirer sous la spatule ainsi
que l'archet étire le son
sur la corde et le tend.
Fin
_______________________
Il n'y eut pas
de répétition générale.
Pas de répétitions.
Fin
C
AROLINE
L
EE
(née en 1932 à Chicago (Etats-Unis),
élue correspondante en 2006)
Prix de la Cassandra Foundation en 1961. Grand Prix
Cino et Simone del Duca en 2006. Travaille le métal
par fragments soudés pour des constructions dont elle
veut rendre visibles les émotions dont les mots sont
impuissants à exprimer le principe de transformation.
L.H.
Claude Mary,
L'Enfant
de Bogota
,
2 x 2 m.
Caroline Lee,
La Mer fendue
,
4 x 5.5 x 4.5 m,
acier inoxydable,
pierre de Banon
(Basses-Alpes) et
brique polychrome,
1980.
L'Enfant
de Bogota
Par
Claude Mary
, sculpteur
1...,4-5,6-7,8-9,10-11,12-13,14-15,16-17,18-19,20-21,22-23 26-27,28-29,30-31,32
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