Printemps 2009 - page 30-31

Derrière le célèbre navigateur et voyageur
Titouan Lamazou se cache un artiste exigeant
dont l’œuvre originale, nourrie de ses nombreux
périples tout autour du monde, se développe aux
confins de la peinture et de la photographie.
Titouan Lamazou
: Ma vocation d’artiste s’est manifestée
dès l’âge de onze ans. J’intégrai l’école des Beaux-Arts à seize
ans. Études que j’interrompis prématurément
pour partir à
l’école
(Gabriel García Márquez), avec l’idée de réaliser un
carnet de voyage autour du monde... par voies maritimes. Plus
tard, je me suis distingué dans diverses épreuves de courses au
large médiatisées, ce qui a engendré une perception erronée
de mon existence par le public. Elle apparaît scindée en deux
parties distinctes aux yeux du plus grand nombre : le marin puis
l’artiste. C’est pourtant un parcours très cohérent et linéaire
qu’il me semble avoir emprunté, développant mon point de
vue d’artiste au travers des divers épisodes itinérants de ma vie,
à bord de voiliers, à dos de mulet dans le Haut-Atlas, comme
en bénéficiant de la logistique de l’ONU sur les pistes du Dar-
four… Il s’agit simplement d’un parcours d’artiste différent.
Différente également est mon approche de la photographie
que j’ai abordée très tôt, car, comme l’écrivait Delacroix, « il
faut se servir des moyens qui sont familiers aux temps que vous
vivez. Sans cela vous êtes mal compris et vous ne vivez pas ! ».
Je n’ai pas cessé de dessiner, de peindre et de photographier
tout au long de vingt années voyageuses. Cependant, et sans
en avoir vraiment conscience, le cliché photographique, par
sa perspective unique et sa temporalité (l’instantané), ne me
satisfaisait pas. J’ai donc commencé par peindre sur mes ti-
rages, puis par en assembler plusieurs sous forme de collages
panoramiques, comme par exemple pour le
Quai de Cuba
1
qui
se déroule sur plusieurs mètres.
Dès les premiers voyages du projet
Femmes du Monde
qui
m’on conduit pendant sept ans sur les cinq continents, j’ai
éprouvé le besoin de m’entourer de spécialistes formés aux
nouvelles technologies de l’image pour enrichir et pour pro-
gresser dans mon approche intuitive et autodidacte du mode
d’expression photographique. C’est ainsi que Wally et son
équipe d’infographistes m’ont rejoint dès 2003 et que nous
avons pu mettre en œuvre ensemble cette perception intuitive
de la photographie.
Cyrille Valroff
: En effet, nous avons travaillé sur ce projet
pour pousser plus loin le mélange de la photographie avec
la vision de peintre de Titouan au travers de ces “photo-ta-
bleaux”. Ces images sont composées d'une centaine de clichés
(argentiques, numériques, moyen format… ), pris sur le ter-
rain et assemblées au retour à l’atelier. Elles couvrent un très
large angle de vision et, pour l’image composite finale, sont
tout autant sa matière visuelle que les pièces de son puzzle.
C’est toute la géométrie, la perspective qui sont ainsi re-
mises à plat pour mieux les re-projeter à travers le regard de
l’artiste, subjectif et sensible (défaisant ainsi la perspective
donnée par l’objectif). Ce faisant, nous mimons finalement
les mécanismes de la vision humaine qui, par la moisson de
tous nos coups d’œil successifs, compose en notre conscience
la fresque de notre vue.
Et c’est par des tirages photographiques très grand format
(plusieurs mètres de base) qu’il est offert à l’observateur de
se confronter à cette saisissante expérience visuelle, où l’on
peut aussi bien regarder l’image dans son ensemble que s’en
approcher, s’y immerger et se perdre dans les détails de ces
microcosmes picturaux.
TL
: C’est une approche différente, mais qui puise ses sour-
ces dans l’histoire de l’art. Le processus de mon travail évo-
que les carnets de Delacroix au Maroc, composés de nom-
breuses esquisses effectuées sur le vif et qui ont engendré
ses grandes toiles réalisées de retour à l’atelier comme, par
exemple,
La mort de Sardanapale
. Je pense également aux
portraits de Dürer (définition égale sur les visages et dans
les perspectives et paysages du décor), jusqu’aux références
bien sûr aux travaux de David Hockney…
Grande Salle des séances, le 16 février 2009
En haut : Doreen (artiste palestinienne) prise sur le toit de l'église
orthodoxe, dans la quartier arménien de Jérusalem, 196 x 120cm, 2005.
1) Carnet de Voyage – 2000 @ Gallimard
C
ommunication
30
|
S
i l’originalité est un concept clef dans le domaine du
droit d’auteur, elle l’est aussi dans le domaine du droit
fiscal et du droit social des auteurs.
Comment le droit appréhende-t-il l’originalité dans l’art
contemporain ? Pour la jurisprudence, l'originalité c'est
l'expression de la personnalité de l'auteur. Il y a quelques
années, la Cour d’Appel de Paris jugeait que l’emballage
du Pont Neuf était original. La Cour fondait sa décision
sur l'aspect esthétique de
l'emballage. Un peu plus
tard, le tribunal correction-
nel jugea qu’un artiste ne
pouvait prétendre détenir
un monopole sur l'emballa-
ge. La forme de l'emballage
est protégeable mais non le
concept de l'emballage.
La jurisprudence main-
tient fermement le principe
que les idées sont de libres parcours. C'est ce qui ressort
d'une affaire récente. Il s'agissait de l'inscription par un
artiste du mot « Paradis », en lettres d’or au-dessus de la
porte des toilettes du dortoir des alcooliques de l’hôpital
psychiatrique de Ville-Evrard. L’hôpital où furent internés
Antonin Artaud et Camille Claudel. Cette affaire posa la
question de la protection de l'art conceptuel. La Cour ne
prenant en considération, dans cette œuvre conceptuelle,
que son aspect formel et prêtant à l'auteur des choix esthéti-
ques dont rien n'indique qu'ils aient été réellement les siens,
jugea qu'ils traduisaient la personnalité de l’auteur. Malgré
son caractère minimaliste et un mélange de ready-made,
l’œuvre est reconnue originale dans sa forme. Mais ce n’est
pas l’œuvre conceptuelle qui est reconnue, c'est plutôt une
œuvre dénaturée. Sur le plan du droit, l'œuvre minimale
et le ready-made accèdent au rang d'œuvre originale mais
non l'œuvre conceptuelle. Alors qu’on pourrait craindre un
certain conservatisme, la jurisprudence manifeste la volonté
d’adapter l’interprétation de la Loi à l’évolution des prati-
ques artistiques.
La situation est beaucoup moins satisfaisante sur le plan
fiscal, alors que toutes les dispositions fiscales et sociales
destinées à faciliter la création dépendent de la définition
fiscale de l’œuvre d’art. Cette définition et ses interpréta-
tions sont largement inadaptées à la plupart des pratiques
de l’art contemporain, au sens le plus large du terme. Il
serait nécessaire que l’administration actualise sa doctrine
qui n’a pas été révisée depuis près de quinze ans et, surtout,
qu’elle donne des instructions à ses agents pour en assouplir
l’interprétation.
Grande Salle des séances, le 4 février 2009
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L’originalité dans les arts
plastiques et la protection de
l’Art contemporain
Par
Didier Bernheim
, avocat à la Cour,
Président d’Honneur de la Maison des Artistes.
Pourquoi cette conjonction entre l’ori-
ginalité, dans l’art, et la protection, de
l’art ? La protection de l'art, c'est la
protection des droits de l'auteur sur
son oeuvre, mais aussi la défense de
son statut fiscal et social. Comment
adapter la loi à l'évolution des prati-
ques artistiques ?
Photos-tableaux :
une vision
de peintre-
photographe
Par
Titouan Lamazou
, peintre-photographe, artiste de
l’UNESCO pour la Paix et
Cyrille Valroff
(alias Wally)
infographiste.
C
ommunication
la jurisprudence
manifeste la
volonté d’adapter
l’interprétation de
la Loi à l’évolution
des pratiques
artistiques.
Illustration : la porte des toilettes du dortoir des alcooliques
de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard.
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