Printemps 2009 - page 8-9

D
ossier
O
rages, volcans, tremblements de terre, bêtes
féroces et famines accompagnent la vie de l’homme
préhistorique désarmé par ces calamités qu’il ne
peut nommer.
Face à cette incompréhension il réagit : cailloux, rocher,
tronc d’arbre sont récupérés. Il coupe, déplace, change
l’ordre initial de ces éléments et forme dans l’espace une
sorte de mise en scène pour se donner un rôle à jouer aussi
et faire corps avec les puissances occultes de cette même
nature qui le terrorise.
Les dieux se glissent dans ces structures
et permettent un dialogue avec le terrien.
La sculpture est née sans le savoir de ce
mélange mystique.
Si elle reste marginale, c’est peut-être
bien grâce à l’empreinte de cette mémoire
première, gardant encore en elle cette
interrogation très forte face à la nature la plus
sauvage. Si même au cours du temps elle devient servante
d’un roi, d’une morale, ou d’une éthique bourgeoise, elle
garde une position énigmatique de par sa structure même.
La résurgence d’un état invisible domine la sensualité ou
l’austérité des formes. De même qu’au théâtre le corps sur
scène n’est que le support, le subordonné au drame intérieur
qui lui, est le véritable héros masqué.
La sculpture est un art froid, en distance du monde qui
l’entoure. Elle magnétise le regard mais exige l’exclusivité
d’un espace. Dire que la sculpture est remplacée par l’archi-
tecture contemporaine, c’est plaisant pour l’architecte, mais
c’est impossible, un non-sens : tout en ayant le privilège de
pouvoir se placer d’une façon harmonieuse, à l’intérieur
d’un édifice ou d’une maison particulière, la sculpture,
elle, n’accepte pas l’intrusion, l’habitat, le lieu commun des
humains, sans y perdre sa raison d’être, son essence, son
processus vital, sa captation territoriale. Avec subtilité, elle
restitue un espace, imaginaire celui-là. De là, l’angoisse de
certains visiteurs ne pouvant réinterpréter cette dimension
imposée par l’œuvre et préférant voir la photo, son image,
plutôt que la structure dans sa réalité exigeante.
Il faut aussi pouvoir entrer dans son silence qui est
composant musical et non absence de son. Le silence, maître
de cérémonie, inscrit entre les formes la durée de l’énigme.
Il ne peut se concevoir sans l’attention du visiteur, sans la
concentration du désir. Ce n’est pas un simple objet d’art
mais plutôt un sujet où l’art devient partenaire ; la sculpture
impose et c’est à nous de pouvoir trouver le chemin qui
nous conduira jusqu’à son territoire. Quand il n’y a plus de
mystère dans l’objet, c’est que la mort même n’a plus de
résonance. Absence de mort, donc absence de vie aussi ; sans
expression venant de l’intérieur, elle ne devient plus qu’un
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simple décor. La sculpture abstraite ou figurative dégage
une grâce de cet élan vital, cette soif d’absolu, inscrite dans
la mémoire humaine.
Par son matériau opaque ou translucide, par le brut,
l’archaïque ou le fragile, elle est gravité, de par son accroche
au sol transmetteur d’équilibre et de lumière.
Une sculpture cassée reste une sculpture. « Elle a été » :
son souvenir dégage encore un parfum d’existence. La
preuve en est que certains musées abondent encore de ces
figures sans nez ou sans bras qui pourtant sont
exposées, ceci serait impensable dans le cas
d’une peinture délabrée.
Terre cuite, acier, verre, fonte, transfor-
mation de matière chimique, tous ces choix
de matériaux permettent l’état des lieux au
murmure de la connaissance.
Il y a tant d’histoires et de langages à
décrypter, de distance avec le quotidien, de
chemins ouverts sans code d’entrée mais si difficiles à
parcourir. Même située dans un gouffre ou au fond d’une
caverne, cette mémoire en trois dimensions garde son secret
et la virtualité du rêve cristallisé. Tout en étant le fruit de
l’expression humaine, elle crée ce parfum d’insondable
liberté face à son auteur.
Maître des lieux, mirage dont le pouvoir insistant et
suspect, ne donne à voir que par moment, selon son désir,
pour certains visiteurs.
Lumière et territoire acquis, la sculpture elle-même en
représentation, joue au regard du magnétisé, le théâtre de
notre inconscient.
L’empreinte
Par
Brigitte Terziev
, membre de la section de Sculpture
Le silence,
maître de
cérémonie, inscrit
entre les formes,
la durée de
l’énigme.
B
RIGITTE
T
ERZIEV
(née en 1943 à Paris, élue en 2008, fauteuil créé).
Elève de Couturier et Adam. Prix Bourdelle en 1997
Ses grandes figures tutélaires identifient une dramaturgie
qui est langage. Ses Vigiles de
leurs propres âmes
sont
nés de l’argile malaxée qui craquelle à la cuisson, bardée,
mutilée par des boulons, des barres de fer rouillées. Le
vernis dissimule la rugosité de la terre, à la fois armure et
plaie. Des présences mémorielles animées du souffle qui
les rend visibles. L.H.
Brigitte Terziev,
Groupe de « spectres »
, 2 mètres hors tout, terre à grès, 2007.
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