Printemps 2009 - page 10-11

L
a sculpture est un voyage. Il n’y a pas d’heure de dé-
part et on ne sait pas quand on arrive, mais il y a des
rencontres, des apparitions et des surprises.
Ça commence souvent par un morceau de plâtre, un
gravas qu’on aperçoit posé sur une planche, qui a l’air de
s’ennuyer et qui demande à ce qu’on s’occupe un peu de lui.
Pour ça, il insiste en montrant dans sa forme une proportion
un peu insolite, un certain déséquilibre dans sa position qui
pourrait faire croire qu’il va tomber, mais il n’en est rien, il
est solide sur sa caisse. Pourtant il veut, c’est certain, chan-
ger de place, faire son intéressant et maintenant que je le
sais, voilà que je me prête aussi à son jeu.
Il faut d’abord qu’il grandisse et prenne la taille qui va lui
convenir. Va-t-il offrir ses formes à la caresse de la main ou
au contraire faudra-t-il le regarder d’un peu loin, à la dis-
tance de la conversation, ou bien souhaite-t-il aller jusqu’à
la dimension théâtrale où il lui faudra gesticuler ?
| 11
10
|
J’espère que mes sculptures, une fois abandonnées
à leur sort, nourries de mes caresses transmettent
une parcelle de ma nature.
J’essaie de les abandonner pleines de vie...
La richesse intérieure insondable de l’artiste doit
imprégner les sculptures.
Chaque matin, je recommence instinctivement mon
« dialogue magique avec la matière ».
Pour moi c’est la face heureuse de la vie que j’essaie
de saisir…
C’est elle qui me soutient et m’enthousiasme, je l’aime...
A d’autres la charge d’exprimer le drame et le malheur.
Pourtant je suis conscient des faiblesses de nos sociétés,
mais dans l’atelier, j’ai la chance de tout oublier (les êtres
malheureux, les enfants maltraités, toutes les misères
du monde… )
La glaise entre mes doigts, j’oublie et ne vois plus qu’un
grand couloir avec une lumière bizarre, chaleureuse,
c’est dans ce contexte que je m’oublie et travaille.
Algébricalme
Par
Antoine Poncet,
membre de la section de Sculpture
L’alchimie intime de l’artiste est difficile à
exprimer par les mots !
Son émotion devenue sculpture ou peinture doit
cependant se retrouver au centre de la société
pour apporter joie, humour, poésie et rêve.
Mes vues n’ont pas changé depuis cet entretien avec André
Kuenzi en 1988, ma recherche actuelle est cependant
dirigée vers la sève se lovant dans les plus petites arêtes
accompagnant la plénitude de la forme entourant l’invisible
colonne vertébrale de la sculpture...
C’est son apparition qui transforme l’objet en sculpture…
Ma poursuite quotidienne de cet objectif, difficilement
atteint, me tourmente, me passionne.
Préserver mon équilibre dans la traque de cette chimère
que je confronte à mon besoin de lumière, de bonheur n’est
pas facile.
Mais je sais que l’ombre, autre source d’inspiration de tant
d’artistes attirés par le noir et le drame ne peut m’inspirer.
1
2
Mais le plâtre souple et onctueux n’attend pas, il
demande à intervenir, et là, c’est le risque et la chance qui
apparaissent, avec le mouvement de la main qui dirige
la spatule, les éclaboussures, les coulures, parfois heu-
reuses, c’est le rythme des gâchées de plâtre qui se
succèdent régulièrement.
Maintenant, la forme commence à apparaître dans la
lumière qui coule le long des plans, saute les crevasses,
suscite les ombres. Ce sont bientôt les métaphores qui
se proposent au regard, hautes falaises déchiquetées,
vastes estuaires ondoyants et râpeux, plissements des
tissus, jabots ruisselants qui réinventent une géogra-
phie mouvante chaque jour modifiée…
C’est le moment où le voyageur, troublé, ne
reconnaît plus dans les formes, qu’il a pourtant
inventées, ce qu’il pensait y avoir mis. Ce n’est
pas la forme qui a changé, c’est lui-même,
c’est son regard qui voit maintenant la chose
comme un étranger qui débarque. C’est
la sculpture elle-même qui prend l’avan-
tage, son autonomie, et la responsabilité
du sens. C’est aussi le moment où le sculp-
teur refuse ou accepte cette apparition
inattendue mais finalement espérée, et
s’efforce de la faire sienne en l’affirmant
plus encore.
Claude Abeille,
L'embarquement
,
84 x 49 x 40 cm, bronze, fonte Susse, 1996.
C
LAUDE
A
BEILLE
(né en 1930 à Landerneau, élu en 1992 au fauteuil
de Raymond-Martin)
Prix Bourdelle en 1963. Sculpteur de formes, Claude
Abeille crée une humanité à la recherche d’elle-
même.
L’enveloppe
vestimentaire se substitue au
corps devenu la métaphore d’une thématique du
pli. Le plâtre et le bronze expriment le passage et
l’intemporel pour exprimer le mystère de l’être et
des traces qu’il laisse dans l’espace. Récemment le
thème de la danse a amené Abeille à expérimenter la
co uleur avec les résines polychromes. L.H.
D
ossier
La sculpture
est un
voyage
Par
Claude Abeille
,
membre de la section de Sculpture
Antoine Poncet,
Algébrica
, 235 x 120 x 60 cm,
marbre de carrare, 1995-1997,
Paris, musée national d’art moderne (AM 2003-579).
Photo © Ecliptique / Laurent Thion
1,2-3,4-5,6-7,8-9 12-13,14-15,16-17,18-19,20-21,22-23,24-25,26-27,28-29,30-31,...32
Powered by FlippingBook