Printemps 2009 - page 14-15

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L
a sculpture
Eve
(dont le titre est un hommage
à Giliberthus, le sculpteur d’Autun) se présente
comme un corps allongé dans un déploiement hori-
zontal vers l’avant ; presque totalement en suspens, elle ne
repose que sur quelques points des genoux, et en majeure
partie sur le vide.
Sa silhouette générale dessine une sorte d’Arche
fragmentée.
Cette pièce est le dernier état d’un travail qui couvre
approximativement une dizaine d’années.
Souvent j’ai pensé à cette fresque du tombeau de
Touthankamon représentant Noüt, déesse de la voûte
céleste, figure féminine qui décrit un arc de cercle surplom-
bant et englobant hommes, bêtes et choses. Ce sentiment de
l’arche me vient peut-être d’elle dans ma sculpture.
Il n’est pas possible de verbaliser ce que l’on a tenté de
faire dans une œuvre plastique. Je ne m’y risquerai pas. Mais
parfois certaines évidences surgissent au cours du travail ;
par exemple, il m’est apparu que la forme que je travaillais
était pour moi une déchirure, une brèche dans cet espace
précisément où nous vivons et que nous ignorons.
La forme spatiale et cette déchirure qu’elle inflige font sur-
gir ce lieu totalement abstrait où reposent toutes choses.
Construire une forme qui ressemble à un corps humain au
sein de ce lieu complètement inconnu qu’est l’espace à trois
dimensions, c’est une entreprise étrange et dont les fruits
sont toujours des miettes, des fragments, des directions pri-
ses et puis abandonnées et recommencées. C’est sans doute
pour ces raisons que j’ai fabriqué cette sculpture à partir
du vide. J’ai utilisé la cire (qui ne nécessite pas d’armature
comme la glaise) et j’ai travaillé par morceaux successifs,
enrobant le vide avec la feuille de cire, sans suivre de direc-
tion préétablie, progressant en aveugle parmi les innombra-
bles combinaisons de l’espace.
L’idée que je me fais de la sculpture est un peu parti-
culière, en ce sens qu’elle
ne doit pas être totalement
incarnée mais doit posséder
cette immatérialité qui peut
exister dans le dessin.
Je crois avoir, en ce sens,
toujours cherché à anéantir
une des données fondamen-
tales de la sculpture : la masse physique et la pesanteur.
Je ne vois surgir la vie des formes que lorsqu’elles brisent
leurs liens naturels et qu’elles semblent être générées par
l’espace qui les contient.
A une certaine étape, la sculpture n’avait pas de jambes,
et maintenant elle n’a toujours ni bras ni tête : l’idée de
« compléter » est quelque chose dont j’ai préféré me passer
autant que de celle de la pesanteur.
La vraie raison à cela est sans doute ce vieux rêve sculptu-
ral qui veut que le modelé d’ombre et de lumière soit l’uni-
que maître, le seul guide à décider où commence la forme et
où elle s’achève. Ce qui implique, à la fin, que la figuration
humaine tende à devenir une « surprise ».
Et c’est vrai que cette sculpture est faite de fragments qui
successivement s’emboîtent et finissent par figurer un corps
sans qu’il y ait eu de proportions anthropomorphiques qui
aient préexisté au travail.
La représentation humaine est pour moi d’une extrême
importance - en art c’est de nous qu’il s’agit - mais je ne
peux la concevoir que comme quelque chose qui surgit et
me surprend.
Je voudrais maintenant revenir quelques années en arrière
pour évoquer un peu de mon parcours. J’ai commencé par le
dessin et cela dans un sens chronologique, mais également
,
absolu, car si j’avais à me définir brièvement, je dirais que
je suis dessinateur.
A travers mes premiers dessins comportant une suite de
personnages, je cherchais surtout à fabriquer une sorte de
modelé « ininterrompu ».
Peut-être l’analogue de ce que serait la fugue en musique.
Une manière de ne travailler que sur les densités de clair-obs-
cur en restant perpétuellement continu. Il s’agit de modeler
et, je dirais presque, de moduler. J’ai toujours abordé le dessin
sous cet angle, c’est-à-dire d’abord et avant tout, comme du
modelage, et comme une sorte de continuum d’espace qui
ne cesse pas de se recommencer, de se poursuivre, et qui ne
supporte jamais la clôture, la ligne, le terme.
Le travail de dessin et de peinture s’est poursuivi à travers
ce thème des personnages à terre (ils tombent ou se relè-
vent
,
ambiguïté qui doit avoir un sens que j’ignore).
En les revoyant je m’étonne presque de voir le rapport
thématique avec ce que je travaille actuellement en sculp-
ture. Il y avait là un élément qui m’apportait beaucoup,
c’est l’intensité qu’impose le rapport au sol, à la terre. C’est
aussi un rapport à la chute et à l’élévation, bref, un rapport
compliqué avec la pesanteur.
Quant
au personnage lui-même, de par son horizontalité,
il devenait pour moi un paysage entier, avec ses creux, ses
montagnes, ses vides.
Je désire m’attarder ici sur l’idée de série. Comme vous le
voyez, mon travail se présente par séries ; or il y a beaucoup
de façons d’envisager ce qu’est une série. Il y a celle de
Francis Bacon par exemple, pour qui le fait de lire plusieurs
images en série a un sens. Il les conçoit par séries. Et puis il
Sous l’angle du modelé
Par
Pierre-Edouard
, membre de la section de Sculpture
y a beaucoup d’artistes contemporains qui développent un
concept à travers la série, et qui créent une progression.
Pour moi la série est encore autre chose. Lorsque je
reprends un thème que j’ai déjà travaillé sur une sculpture,
ce n’est pas pour en faire une deuxième, c’est pour refaire
la première.
C’est l’insatisfaction vis-à-vis du résultat qui motive ce
phénomène. Ce qui finit par faire série, ce sont en réalité
des tentatives différentes vers le même but ; la série se
forme toute seule parce que la vision originelle de départ
est en demande d’un réajustement.
J’ai travaillé
aussi ce thème d’un personnage qui monte
sur une échelle. Là encore se poursuivait le même dialogue
avec la pesanteur.
J’envisageais un peu la figure comme une coque sculptée
et vide à l’intérieur, qui naissait du vide et y retournait. Cette
coque avait la possibilité d’être inachevée, ou achevée, c’est
la géométrie de l’espace qui devait décider. Je commençais
un fragment et le pour-
suivais dans le sens de la
figure, et soit il se prolon-
geait, soit il se stoppait et
retournait au néant.
J’articulais les plans
comme des facettes pour construire mon édifice - un prin-
cipe extrêmement Cézannien
- mais qui m’a mené droit à
la sculpture.
Pour moi, en effet la grande synthèse a été la sculpture.
Je ne m’étais pas aperçu qu’en dessinant, en peignant, je la
pratiquais déjà depuis un moment.
Au début, j’ai repris le thème des personnages à terre mais
presque comme des bas-reliefs. La tête et l’épaule n’étaient
qu’une coque suspendue dans l’espace.
Très vite j’ai été littéralement obsédé par le thème de
cette femme en suspens dont je vous parlais au début, et
presque tout mon travail s’est organisé autour de cette
vision, comme il continue de le faire actuellement et le fera
pour longtemps.
Souvent ces sculptures apparaissent comme des frag-
ments… Je
ne fais pas grande différence entre fragment et
totalité. Je ne recherche pas le fragment, mais je ne refuse
pas la totalité.
Et je désire ardemment que la totalité apparaisse comme
un fragment et le fragment comme une totalité.
Mais il y a un autre problème plus important derrière cela.
Ça n’a l’air de rien mais je pense que c’est fondamental : la
sculpture au sens classique telle que Rodin et même Picasso
ou Brancusi l’ont pratiquée, débute toujours par ce que
l’on appelle dans le métier « masser », c’est à dire placer les
grandes masses, les grands plans de l’œuvre à venir, et elle
se poursuit en affinant constamment ces grands plans par de
petits plans. Comme dirait Bourdelle « c’est de la logique ».
Et ils ont raison, c’est le parcours le plus logique.
Le problème pour moi, c’est que cette logique ne me
convient pas pour une raison très simple, c’est que si l’on
place les grands plans au début, le dessin est alors quasiment
installé.
Or
,
ce que je recherche, c’est précisément le dessin ;
et le dessin je ne le connais pas au départ. Je cherche à le
découvrir.
D
ossier
Ce vieux rêve
sculptural qui veut
que le modelé
d’ombre et de
lumière soit
l’unique maître.
Je cherchais
surtout à fabriquer
une sorte de modelé
« ininterrompu ».
Pierre-Edouard,
N°21 - Eve IV
, 48 x 124 x 61 cm,
bronze, fonte Godard, 2002, galerie Claude Bernard.
Photo Gilles Abegg
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