Printemps 2009 - page 16-17

P
IERRE
-E
DOUARD
(né en 1959 à Paris. Elu en 2008 au fauteuil
d’Albert Féraud)
Si le dessin a précédé, chez Pierre-Edouard, le geste
du sculpteur, il a poursuivi avec le modelage et la
cire le dessin dans l’espace dans sa quête d’une
modulation sans commencement et sans fin. Le choix
du corps morcelé pour un travail par fragments lui fait
interroger l’ombre et la lumière, en jugulant le vide
et atteindre la vie intériorisée arrachée à la matière,
traduite dans le bronze. L.H.
Je ne pars donc jamais de la totalité pour aller au frag-
ment, mais bien du morceau qui, ajusté à d’autres morceaux,
finit par installer des rapports qui vont créer une sorte de
totalité éphémère, totalité dont j’avais bien entendu une
sorte de pressentiment au départ.
C’est très proche du travail du dessin : on part de la page
blanche. Là, je pars du vide existant qui est la base de tout,
et à l’intérieur de ce vide même, sans avoir rien esquissé,
j’arpente la forme, je la mesure, sans savoir vraiment où
elle ira, je la démolis la plupart du temps, jusqu'à ce qu’une
articulation des plans finisse par avoir un sens. Et ce sens,
c’est le dessin.
Je voulais finir en évoquant quelque chose qui est à la
racine de tout mon travail : je dirais que c’est l’outil grâce
auquel j’avance, et sans lequel je ne sais même plus ce que
c’est qu’une forme, et cet outil si précieux s’appelle « le
modelé ».
Quelques jours avant sa disparition, Degas, déjà sur son lit
de mort, saisit très violemment le bras d’une jeune femme
qui se trouvait là, lui relève la manche furieusement et se
met à contempler très attentivement ce bras baigné dans la
lumière. Ce que Degas regardait si passionnément pour la
dernière fois, c’est encore cela, c’est le modelé.
Je pense que chaque artiste a une manière propre de
ressentir l’espace, soit par la structure, soit par l’arabesque,
soit par les plans, c’est sans fin. Certains ont la chance d’être
outillés d’une large palette de possibilités, d’autres pas.
J’ai été amené à comprendre que mon mode d’approche
de l’espace se situe toujours sous l’angle du modelé. Et je
retrouve là, sans doute, ce dont je vous parlais à propos des
dessins : ce qui m’obsède c’est l’idée d’un modelé ininter-
rompu, d’une modulation infinie, et le modelage sculpté est
extrêmement en phase avec ce principe.
Le modelé est le vrai créateur de l’ombre et de la lumière,
et en même temps, il n’est qu’une peau tendue sur l’im-
mense vide de l’espace, il en a la fragilité et la puissance.
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XPOSITION
-
HOMMAGE
À
A
LBERT
F
ÉRAUD
À
P
ASSY
Hommage au sculpteur Albert Féraud, cette exposition, à laquelle
participent également Gérard Lanvin et Antoine Poncet, offre la
présentation inédite des dernières œuvres de l’un des artistes
majeurs du XX
e
siècle. Elle constitue un événement d’envergure
nationale lié au patrimoine existant : rappelons la présence à
Passy de la Porte du Soleil du même Albert Féraud, cheville
ouvrière de la manifestation artistique mondialement saluée «
Sculptures en montagne », en 1973. Un regard éclairé sur la route
de la sculpture contemporaine qui balise aujourd’hui Passy.
L’exposition est présentée par la Mairie de Passy, durant cinq
mois, du jeudi 30 avril au dimanche 27 septembre 2009. Il s’agit
d’un projet transversal touchant l’action culturelle, le patrimoine,
l’éducation, l’animation et le tourisme, qui a su mobiliser un
partenariat local, départemental, régional et national et susciter
une large couverture médiatique.
Cet hommage à notre regretté confrère Albert Féraud est la
première étape d’un programme d’actions, avec, en point d’orgue
en 2013, les 40 ans de sculpture contemporaine et le projet «
Matières-matières » : rencontres entre l’art et la montagne,
conçu à l’échelle européenne avec les interventions et les
performances de jeunes artistes venus de tous pays.
Albert Féraud, qui nous a quittés en janvier
2008, a donné ses lettres de noblesse à l’acier
inoxydable. Ses mains démiurges subliment les déchets
de ferraille dans les métamorphoses d’un univers
baroque où l’improvisation, la sûreté du découpage,
du pliage, la précision de la soudure contribuent à
l’élaboration de son langage. Des envolées de plis, des
torsions et des bourgeonnements, des corolles naissent
des rythmes intuitifs entre vides et pleins, arrêtés dans
un enchevêtrement de formes éruptives. Chez Féraud,
la complémentarité est créatrice : le hasard appelle
l’ordre, l’inventivité est au service d’une liberté, vecteur
de risque mais aussi tremplin à une pensée en constant
éveil. Epique, lyrique, sa sculpture est dynamisée par des
rythmes musicaux qui participent de l’harmonie générale,
engendre une monumentalité dont l’énergie, porte une
plénitude organique et un élan fraternel. »
Lydia Harambourg
D
ossier
O
n est frappé d’entendre, à propos de matériau, des
sculpteurs parler naturellement de la pierre, du
marbre, du bois, du ciment, de la résine, de l’acier
ou du fer, mais pas du tout, sinon très peu, du plâtre.
Il est considéré comme un matériau de transition, il sert à
des modèles, des maquettes, rejoint le staff, la décoration…
On le regarde peu comme un matériau en soi. Or on pourrait
citer un Giacometti ou un Picasso, sans parler peut-être de
Rodin et de bien d’autres, qui préféraient le plâtre à tout.
C’est, il est vrai, un matériau qui ne brille pas, montre la
forme absolument comme elle est. Défauts et qualités sont
tout de suite, si l’on peut dire, portés à l’œil nu.
Il y a, selon le sculpteur Claude Mary, une odeur du plâ-
tre, il est permis de s’en griser. La blancheur aussi, sous une
lumière terne, ou sous le soleil et qui fait jusqu’à éblouir, ou
encore dans la pénombre, qui rend les formes spectrales.
Dire tout cela, quand on est d’abord un modeleur peut
paraître paradoxal.
Un Maillol, entre bien d’autres, travaille admirablement
le plâtre, sans jamais le fatiguer. Le plâtre, qui se prête à la
taille, sert également d’empreinte et, quand il « prend », a
les qualités d’une pâte.
Même réfractaire à ce matériau et loin d’avoir su le maî-
triser toujours, pour moi il n’a pas fini d’être en somme,
sinon un alibi, un instrument commode, bon marché, ra-
pide et efficace.
Gérard Lanvin,
Le Coureur
, 95 x 100 cm, plâtre, 1978.
G
ÉRARD
L
ANVIN
(né en 1923 à Dijon, élu en 1990 au fauteuil
de Jean Carton)
Elève d’Auricoste et de Couturier. Prix Fénéon en 1953.
L’art de la médaille traverse son activité de sculpteur.
Lanvin a élu le plâtre pour traduire des formes
hybrides évoluant dans des architectures fragmentaires,
des corps de femmes suspendues en vol.
Une impulsion originelle qui enracine son œuvre dans
la métamorphose. L.H.
Eloge du plâtre
Par
Gérard Lanvin
, membre de la section de Sculpture
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