Printemps_2003 - page 5

9
8
nouvellement élus
(suite)
culturelle ; de même pourrait être défini notre rôle consultatif
tant dans les grands dossiers que dans les institutions artistiques,
car s’il est vrai que notre système éducatif pousse dans tous les
domaines à un niveau d’abstraction de plus en plus élevé
avec toujours plus d’études théoriques, l’acquisition d’un savoir-
faire professionnel reste essentielle dans la pratique artistique
et son enseignement, car former le jugement, c’est aussi former
les caractères.
Face aux débats de société comme la décentralisation cultu-
relle ou la place de la culture à la télévision (ce chewing-gum
de l’œil, comme la définit Woody Allen), notre compagnie pour-
rait utilement être consultée ainsi que dans le domaine du patri-
moine où notre compétence est reconnue.
Il serait souhaitable pour la compagnie que ses membres soient
plus nombreux, plus jeunes, plus actifs, comme le souhaitait
Marcel Landowski, et que l’élection d’un membre ne soit pas une
consécration de fin de carrière mais la reconnaissance d’un talent
par ses pairs. L’Académie se veut une réunion des talents, une
permanence de qualité, plutôt qu’une permanence de tradi-
tion. Il faut résister à la tentation
d’un repli sur soi, car comme
disait Albert Camus “la nostalgie
du passé est le dernier luxe de
ceux qui n’ont plus d’avenir”.
Si l’homme va à la science en
regardant à l’extérieur, pour l’art
il s’agit de faire revenir sur soi
le monde extérieur : “le créateur
doit être son propre manipula-
teur” (Pierre Schaeffer). Or, si
l’objet de l’art c’est l’homme, la
crise de notre société avec le chômage, la rupture du lien social
et la crise des croyances entraîne une crise de l’homme, donc
une crise de l’art ; si l’art n’est pas éternel, la capacité créatrice
de l’homme, elle, est éternelle. De même que, chez l’artiste,
l’envie d’être doit être plus forte que la peur d’exister, l’Académie
se doit de proposer, d’innover et redonner valeur et dignité à la
transmission des savoirs. Notre monde actuel est paradoxal en
ce sens qu’il respecte les œuvres du passé avec son goût du patri-
moine et des musées, mais qu’il en refuse les idées, les consi-
dérant comme réactionnaires. Mai 68 a tout désacralisé, sauf
lui-même, soutenant l’irrévérence, prônant la nouveauté et les
pensées innovantes ; or l’Académie des Beaux-Arts, comme
d’ailleurs l’éducation, reposent sur la transmission d’héritage,
qu’au nom de la créativité et de la liberté, on refuse ; comme
dit Saint-Exupéry “que vaut l’héritage spirituel s’il n’y a plus
d’héritiers et à quoi sert l’héritier si l’esprit est mort ?”
Enfin, n’oublions pas que notre Académie décerne chaque
année à l’occasion de sa séance publique annuelle pour plus de
500.000 euros de prix, aides et concours aux artistes et à la créa-
tion ; sans dénaturer fondamentalement l’esprit ou la lettre des
fondateurs, ne pourrait-on pas moduler l’attribution de certains
prix vers des bourses d’artistes en résidence à l’étranger ? L’esprit
de la Villa Medicis et de la Casa de Velasquez - dont nous par-
tageons, pour cette dernière, la gestion avec le Ministère de la
Culture - demeurerait, mais serait plus souple dans le temps
comme dans l’espace ; on pourrait envisager d’introduire la
même fluidité dans les recrutements futurs de notre Académie :
soit en créant des sections nouvelles à membres variables (pho-
tographie, mise en scène, histoire de l’art) soit en augmentant
Actualités
L
a France est la patrie du droit d’auteur, depuis
Beaumarchais, comme l’a récemment rappelé le
Président Jacques Chirac dans un discours prononcé lors
des Deuxièmes Rencontres Internationales de la Culture. Or le
droit d’auteur est aujourd’hui en danger, menacé par le concept
anglo-saxon du copyright et par la volonté, notamment des Etats-
Unis, de déréglementation en matière culturelle, qui aboutirait
à rendre illégales une large partie des aides octroyées par l’Etat
au monde artistique. Il est aujourd’hui important de réaffirmer
que l’art n’est pas une marchandise, et que la culture doit être
exclue du champ de compétence de l’Organisation Mondiale du
Commerce, à défaut de quoi la libéralisation des échanges inter-
nationaux fera disparaître en peu de temps la diversité cultu-
relle à laquelle nous sommes attachés.
La position de la France sur ce sujet est claire, mais elle est
menacée de l’intérieur, de façon plus ou moins insidieuse, et
cela transparaît notamment dans de récents articles parus dans
de grands quotidiens nationaux, qui entretiennent une confu-
sion dangereuse sur la notion même de droit d’auteur.
En dénonçant des abus du droit à l’image, ou encore du simple
droit de propriété, les journalistes en viennent à glisser vers des
situations qui relèvent du véritable droit d’auteur, pour finale-
ment aboutir, de façon plus ou moins consciente, à remettre en
cause ce droit.
L’un des articles détaille avec précision les difficultés aux-
quelles sont confrontés les photographes, et les procédures de
plus en plus nombreuses engagées par des propriétaires qui ont
entraperçu leur commerce, leur maison, leur moto ou même
leur chien sur une photographie publiée par la presse. Il ne s’agit
là souvent que d'un simple abus du droit de propriété.
Le glissement au deuxième niveau du raisonnement est qua-
siment imperceptible. On dénonce dans la même logique la
revendication, légitime celle-ci, des architectes qui réclament
une prise en compte de leur droit d’auteur lorsque certains de
leurs bâtiments sont utilisés sur des images à des fins com-
merciales. Nous sommes bien ici dans le domaine du droit
d’auteur, et l’architecte, qui a certes reçu une rémunération lors
de la réalisation de son œuvre, est aussi en droit de réclamer une
prise en compte de ses droits d’auteur lorsque cette œuvre est
reproduite à des fins commerciales.
Voilà donc un exemple typique d'un amalgame consistant à
dénoncer un abus pour contester une revendication légitime.
Un autre article critique le fait que la Chine désire négocier
l’utilisation de l’image et du nom de Mao Zédong et cite, comme
exemple de cette dérive, la revendication de la famille du peintre
Dong Xiwen dont la reproduction du tableau représentant Mao
a été très largement diffusée. Là encore l'exemple est mal choisi
car ce qui est dénoncé relève d’accords commerciaux, alors que
la revendication des ayant droits du peintre relève du droit
d’auteur.
Ces deux exemples illustrent bien comment l'abus de droit
commercial est utilisé pour remettre en cause le droit d'auteur.
La dernière étape du raisonnement concerne Internet et le
débat actuel sur la notion et les limites de la copie privée.
Les tenants de la liberté de circulation des œuvres sur Internet,
dans une totale gratuité et sans aucun contrôle, se font les alliés
objectifs des propriétaires des réseaux qui veulent pouvoir uti-
liser le travail des artistes sans aucune contrepartie.
Les groupes de pression qui prônent la suppression de la copie
privée, ou ceux qui refusent toute limitation de son usage abusif,
dévaluent gravement la notion de propriété littéraire et artis-
tique et contribuent à la réduction de la diversité des œuvres.
Le développement sans précédent des modes de copie de CD
ou de DVD, d'une qualité équivalente à l'original, ne consti-
tue aucunement, comme on voudrait nous le faire croire, un
mode de démocratisation culturelle, bien au contraire.
Même si une redevance est désormais perçue sur les supports
vierges de reproduction et sur les appareils de copie, la
somme revenant aux auteurs sur un CD data est d’environ 10
fois inférieure aux droits qui leur reviennent sur un CD du com-
merce. Mais surtout, les redevances de copie privée ne peuvent
être réparties que d’une manière aléatoire, en fonction des son-
dages et de subtiles péréquations, ce qui favorise inévitablement
les tenants du Hit-Parade, alors que le droit de l’auteur est iden-
tifié disque par disque, et donc réparti avec une parfaire équité.
La conclusion de ces journalistes est claire : le droit
d’auteur appartient au passé, l’art et la culture sont des mar-
chandises comme les autres, “l’exception culturelle” n’existe pas
pour les créateurs. C’est précisément contre ce postulat que
l’Académie des Beaux-Arts se doit de prendre position
u
le nombre de sièges de membres libres, section qui pratique
l’interdisciplinarité à l’intérieur d’une Académie elle-même inter-
disciplinaire ; notre compagnie pourrait trouver dans son fonc-
tionnement des initiatives et des raisons pour que les médias
écrits et oraux s’intéressent à ses activités et tout en restant
consciente de la grandeur de la culture française, elle pourrait
renforcer ses liens avec ses homologues d’Europe et du monde.
En conclusion, alors que nos sociétés envahies par un flot
d’images laissent peu de place à l’imaginaire, l’Académie se doit
de refuser le “tout culturel”, forme dénaturée de la culture dans
une inculture de masse, car si culture s’oppose à inculture, cul-
turel ne s’oppose à rien. Comme la démocratie, la culture est
engagement car si l’œuvre d’art porte la marque de son
temps, la capacité créatrice de l’homme demeure, et l’histoire
de l’Art c’est l’histoire des hommes.
5) Pourquoi vous êtes-vous consacré à la composition
musicale ?
Organiste disciple de Pierre Cochereau, j’ai toujours, tant dans
mes récitals qu’aux offices de la Basilique Sainte-Clotilde, dont
je suis titulaire des Grandes Orgues depuis 1988, pratiqué
l’improvisation, grande tradition musicale française.
Nous savons que le développement de l’esprit d’invention est
relayé par un apprentissage et un moyen de transmission, que
ce soit sous la forme d’une expression écrite (l’improvisation)
ou d’une approche plus distante (la composition). Dans l’article
Orgue et Improvisation
(
Lettre de l’Académie des Beaux-Arts
30), j’ai expliqué en détail l’acte musical de l’improvisation qui
lie exécution et création, imagination et savoir-faire
Jean-Louis Florentz, lors du discours qu’il a prononcé à l’occa-
sion de ma réception sous la Coupole, a rappelé que la musique
des quatre-cinquièmes de l’humanité n’est pas écrite et qu’une
autre forme de création, celle de la relation spontanée au son,
celle de l’accès direct au désir de musique, l’improvisation, avait
sa place au sein de la section musicale de l’Académie des Beaux-
Arts. C’est à ce titre que j’ai été élu dans la section de compo-
sition musicale
u
L’Académie se
veut une réunion
des talents, une
permanence de
qualité, plutôt
qu’une permanence
de tradition.”
Confusions
autour du
droit d’
auteur
Par
Laurent Petitgirard,
membre de
la section de Composition musicale
1,2,3,4 6,7,8,9
Powered by FlippingBook