Printemps_2004 - page 10

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Véronique Le Rétif,
plasticienne
Comment ce séjour à la Casa de Velazquez a-t-il influencé
votre travail ?
La première influence s’est exercée au niveau de la taille de
mes tableaux. C’est là que j’ai commencé à réaliser des grands
formats. J’avais l’habitude d’aller vers les choses pour les peindre.
Au cours de la première année de mon séjour, je me déplaçais
énormément dans la ville et aux alentours, j’ai beaucoup voyagé.
La seconde année, j’ai réalisé que j’avais la chance de bénéfi-
cier d’un atelier, et je me suis concentrée dans ce lieu, d’autant
que j’avais aussi des expositions à préparer. Alors que je rêvais
d’aller à la Casa de Velazquez (j’ai présenté plusieurs fois le
concours, je voulais vraiment y aller !), je pensais que j’aurais
là-bas toutes les facilités pour faire du portrait. Et, durant la
seconde année, j’ai trouvé des modèles et je me suis lancée ; j’ai
commencé à travailler sur toile, j’ai peiné pendant quelques mois.
Ma chance a été de rencontrer quelqu’un qui m’a offert de grands
formats en carton, et toute la peine accumulée sur la toile a donné
ses fruits sur le carton. J’ai réalisé une sorte de galerie de por-
traits, et aujourd’hui j’ai envie de poursuivre cette série. Ce séjour
à la Casa m’a ainsi permis de faire un pas en avant. Juste avant ce
séjour, je travaillais dans une ferme sur une série d’animaux dont
certains étaient de véritables personnages (le canard philosophe,
le dindon notaire, etc.). A la Casa, pour la série de portraits, je me
suis retrouvée devant des gens dont je ne parlais pas bien la langue,
ce qui a entraîné une relation où l’on s’apprivoise autrement, ce
qui fut très enrichissant pour moi. Ce passage de l’animal à
l’humain n’a pas été facile, et je crois que c’est le séjour à la Casa
qui m’a permis de le vivre.
D’autre part, par l’intermédiaire de
jeunes artistes espagnols, j’ai fréquenté l’Ecole des Beaux-Arts
de Madrid, où j’ai découvert un enseignement différent de celui
des Beaux-Arts de Paris. J’y ai expérimenté d’autres techniques,
comme la gravure ou la sculpture, et je suis allé travailler la
nuit dans le très bel atelier de gravure de la Casa. Cela aussi repré-
sente une chance extraordinaire : comment ici, à Paris, avoir l’occa-
sion de se confronter à ces disciplines voisines mais différentes,
quand on ne dispose ni de l’atelier, ni du matériel ?
Dans votre motivation pour séjourner à la Casa, quelle était la
part de l’Espagne ? Auriez-vous été aussi intéressée par un
séjour dans les mêmes conditions matérielles mais dans un
autre pays ?
Je connaissais déjà l’Espagne. J’avais grandi en France entou-
rée d’Espagnols. J’étais attirée par ce pays, par cette langue, par
ces gens, par ce folklore, par cette lumière.
Dès que j’ai eu mon
permis de conduire, je suis partie en vacances en Espagne, j’y
ai longuement voyagé et y ai découvert les paysages dont par-
lait Cervantès que je lisais. Je me suis même mise au flamenco,
j’ai regardé Velazquez et Goya, Zurbaran, etc. C’était donc un
amour pour ce pays qui m’a poussée ici. Il me semblait que j’y
trouverais une stimulation idéale pour mon travail.
Comment avez-vous vécu le compagnonnage avec les autres
pensionnaires, artistes et scientifiques ?
Quand je suis arrivée à la Casa, je ne connaissais pas le fonc-
tionnement de la maison, je n’avais pas de repères, et quelques
anciens avec lesquels j’ai eu rapidement des affinités, ont été là
pour m’aider à m’adapter ; un an plus tard, en tant qu’ ancienne,
j’ai été amenée à donner un coup de main aux nouveaux arrivants.
Cela est naturel. Bien sûr, les gens
sont plus ou moins individualistes,
mais des amitiés naissent et perdu-
rent. Quand j’ai fini la Casa, je l’ai fini
à plusieurs ! Le fait de séjourner à la
Casa s’accompagne aussi d’une cer-
taine pression : nous avons la chance
d’être là, il nous faudra prouver
que nous l’avons mérité. La première année, je me suis imprégnée
de l’Espagne (Salamanque, Segovie, Cadix, etc.), de son archi-
tecture, de ses sons, ses odeurs et ses couleurs. Je déambulais beau-
coup dans Madrid. La nuit, je me rendais à l’Ecole vétérinaire, où
je continuais à travailler avec les animaux. J’aime travailler la nuit,
dans le mystère. Le jour, j’ai décidé d’ouvrir la porte de mon ate-
lier : chacun pouvait y passer quand il voulait pour parler, boire et
manger. Je me suis sentie vraiment heureuse d’être là, reconnais-
sante de ma chance et consciente de mon énergie, dont je voulais
faire bénéficier les autres. Grâce à des échanges avec d’autres pen-
sionnaires, artistes comme historiens, j’ai pu profiter pleinement
de mon séjour. J’ai réalisé des portraits de mes amis historiens,
peintres, sculpteur,
membres du personnel. Un ami sculpteur m’a
d’ailleurs donné quelques “ficelles” du métier, alors que je tra-
vaillais sur grand chien couché qui me posait des problèmes tech-
niques que je n’avais pas rencontré sur les petites sculptures que
j’avais faites en première année. Finalement le chien est devenu
un chat, qui a gagné un prix (Fondation Florence Gould), et vit
maintenant à New York ! En effet, à la Casa, je vivais entourée de
chats : j’avais des modèles à profusion.
Christophe Rameau,
photographe
Comment avez-vous vécu votre séjour à la Casa de
Velazquez ? Que vous a apporté cette expérience, comment a-
t-elle ou non influencé votre travail de manière déterminante ?
La Casa de Velazquez m’a offert de superbes conditions de tra-
vail, qui m’ont permis d’aller jusqu’au bout des problématiques
posées par mon outil, et c’est précisément ce dont j’avais besoin.
Ayant une formation de photographe publicitaire, j’avais envie de
faire sortir cet outil de ses normes, de faire évoluer ma percep-
tion de la photographie, d’appréhender l’image sur un mode dif-
férent de celui façonné par la publicité. A la Casa j’ai eu l’occa-
sion d’expérimenter autre chose : le projet de raconter quelque
chose qui m’est personnel à travers l’image, de l’utiliser autre-
ment, d’y inscrire un langage qui ne soit plus régi par l’effica-
cité publicitaire. La Casa m’a donné les moyens de mettre ce
temps à profit pour travailler dans cette direction. En particulier,
j’ai eu là la possibilité de me familiariser avec des outils numé-
riques, d’aborder les techniques de montage, d’approfondir mes
connaissances, de réaliser des publications et des expositions, de
travailler des concepts auxquels j’avais pensé avant d’entrer à la
Casa mais sans avoir le temps de m’y consacrer, et que j’ai eu là
l’occasion de creuser. En fait, le bénéfice de ce séjour à la Casa
ne s’est fait sentir qu’au retour ; ce que j’y ai appris ressort
cette année de manière bien plus affirmée que durant le séjour
ou dans le cadre des expositions qui étaient organisées.
L’Espagne a-t-elle exercé une influence particulière sur votre
travail, ou l’expérience aurait-elle été semblable, dans les
mêmes conditions matérielles mais dans un autre pays ?
J’avais très envie de travailler dans un pays frontalier de la
France. Ce que l’on photographie, ce sont les objets que l’on ren-
contre au quotidien. Si j’étais allé en Chine, j’aurais sûrement pro-
duit quelque chose de plus exotique, j’aurais parlé aux Occidentaux
d’une autre manière qu’avec ce travail réalisé en Espagne.
Pendant le séjour, et surtout la deuxième année, j’ai beaucoup
travaillé sur la route, allant à la rencontre des objets et des sujets.
Etes-vous entré en contact avec des artistes espagnols ?
J’ai approché le milieu artistique madrilène à travers les expo-
sitions qui ont été organisées par la Casa. J’ai aussi participé à
la plus grande exposition de photographie d’Espagne,
Photo
Espana
, l’équivalent des Rencontres photographiques d’Arles en
France. Ce fut une grande chance d’être exposé dans une gale-
rie renommée, de rencontrer d’autres artistes. Et c’est grâce à la
Casa et à sa Directrice des études artistiques, Claude Bussac, que
cela a été possible. Je suis revenu en France nourri de cette expé-
rience,
mais c’était une parenthèse dans mon parcours. Ici la vie
continue, j’ai repris le travail que je menais avant la Casa,
mais
chargé d’autres apprentissages, de nouvelles techniques, ouvert
à d’autres inspirations. A l’intérieur de mon métier, ce séjour à
la Casa m’a permis de développer une voie plus personnelle.
Comment avez-vous vécu le compagnonnage avec les autres
pensionnaires, artistes et scientifiques ?
En ce qui me concerne, je n’ai pas eu tellement d’échanges avec
les autres pensionnaires. Nous avons beaucoup de chance d’être
là, nous le savons et cela crée une pression importante. La pers-
pective, parfois angoissante, de l’exposition finale est présente dès
le début du séjour, et nous pousse à nous concentrer sur notre tra-
vail. L’ambiance est plus à l’étude qu’à la fête. En même temps,
c’est très bien d’être contraints à produire quelque chose pour la
fin du séjour, d’avoir à exposer son travail. Ce sont les condi-
tions de la vie réelle,
mais en milieu protégé. C’est tout de même
une bonne expérience, car nous serons amenés à revivre ces ten-
sions dans notre parcours ultérieur, sans protection désormais.
Les moyens de mettre
le temps à profit
Rencontres avec Christophe Rameau et
Véronique Le Rétif, pensionnaires en 2003
à la Casa de Velazquez.
La Casa de Velazquez
(suite)
Finalement le
chien est devenu
un chat, qui a gagné
un prix, et vit
maintenant
à New York !”
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