Printemps_2004 - page 9

17
16
La Casa de Velazquez
(suite)
ce qui constitue évidemment une chance extraordinaire,
mais
ils se concentrent sur ce lieu de travail, ils n’ont plus la même
curiosité pour le pays, ses couleurs, ses saveurs. C’est pourquoi
en regardant leurs œuvres, on ne ressent pas toujours l’apport
de l’Espagne. Certains sont à Madrid comme ils seraient à New
York ou à Tokyo, et c’est dommage.
On a parfois l’impression
qu’ils sont davantage motivés par la sécurité matérielle et les
conditions de travail que par le pays alentour. C’est là que réside
la césure entre les époques. C’est vrai que les conditions d’exer-
cice des métiers artistiques sont beaucoup plus dures aujourd’hui.
Les jeunes artistes ont moins le temps de se chercher, de se trou-
ver. Il y a une sorte d’obligation de produire, de plaire, d’être
tout de suite efficace, qui leur impose une pression parfois insup-
portable. Il est vrai aussi que les voyages se sont démocratisés,
la plupart ont déjà visité d’autres pays, ils ne sont plus dans le
même émerveillement. Enfin, la dimension des échanges
entre artistes était à l’époque très importante. Aujourd’hui, l’indi-
vidualisme est prédominant, chacun travaille et crée pour soi ;
l’enrichissement de chacun par la vie collective et l’émulation
artistique qui en résultait semble être devenu exceptionnel.
Il y avait aussi une parfaite osmose entre les artistes et les scien-
tifiques. C’était un bouillon de culture amical et chaleureux, car
nous baignions tous dans cet éblouissement de l’Espagne.
Jean Cardot,
membre de la section de Sculpture
Quels souvenirs gardez-vous aujourd’hui de votre séjour à la
Casa de Velasquez ?
J’ai séjourné à la Casa de Velasquez de 1957 à 1959.
Mes études
à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris m’ont
permis d’apprendre mon métier et je possédais bien toutes les
techniques de la sculpture,
mais sentais au fond de moi-même
que je n’avais pas encore trouvé ma véritable expression (mon
écriture) “ce que nous cherchons d’ailleurs toute notre vie” ??
Ce séjour à la Casa a été pour moi une chance extraordinaire,
m’offrant un atelier et des conditions matérielles me mettant à
l’abri du besoin pendant ces deux années.
Fort de ces avantages, je m’étais promis que si je n’avais pas
fait un morceau de sculpture valable à la fin de
mon séjour, je changerais de métier…
J’ai
mis quelque temps à m’adapter à ce pays
que j’ai aimé par la suite. J’y ai beaucoup
voyagé, sillonnant les routes en “deux-chevaux”
avec Cardita,
mon épouse - du nord au sud, d’est
en ouest - J’ai pu apprécier le caractère espagnol,
l’authenticité et l’hospitalité de ce peuple. J’ai
découvert la rigueur de la Castille, la beauté de
l’Andalousie, la force de ses traditions, la richesse
de ses musées et de son histoire.
Un ami, passionné de corridas,
m’a initié à l’art de la tauro-
machie et j’ai fait la connaissance d’un torero célèbre de l’époque
“Domingo Ortega” qui m’avait recommandé et introduit dans
une “garaderia” auprès des gardiens de toros, où j’ai pu
approcher ces bêtes en libertés. C’était un spectacle éblouissant
et impressionnant. J’ai pu dessiner et m’imprégner des formes
de cet animal mythique.
Ce furent des années très enrichissantes qui m’ont permis
d’engranger des sensations fortes, vivre des expériences au
contact d’une autre civilisation. J’ai pris des notes, j’ai fait des
croquis, des dessins, des sculptures qui m’ont donné l’énergie
créatrice, qui s’est déployée dans les années qui ont suivi. A mon
retour en France, j’avais la possibilité de partir pour Rome,
mais
j’ai préféré rester à Paris où j’ai eu dix-quinze ans de création
intense, grâce à ce séjour en Espagne.
Auriez-vous vécu ce séjour autrement s’il avait eu lieu, avec les
mêmes conditions matérielles, dans un autre pays ?
L’Espagne, je l’ai dit,
m’a beaucoup apporté et je pense que
j’aurais trouvé le même intérêt pour un autre pays. J’aime aller
à la rencontre des cultures et des civilisations différentes des
miennes,
m’en imprégner pour en nourrir ma création. Ce fut
le cas après des séjours à New York ou à Pékin. Il s’agit d’inven-
ter sa vie à chaque instant afin de renouveler sa créativité, afin
d’alimenter la sève qui est en nous.
Que pourriez-vous conseiller aujourd’hui aux jeunes
artistes qui partent pour la Casa de Velazquez ?
Je leur conseille de profiter de tout ce que ce pays
peut leur apporter, par sa civilisation, sa culture,
de se charger au maximum de toutes ces sensa-
tions qui vont les traverser, tout en ayant conscience
de leur chance, et de sa limitation, chance qui prend
fin après deux ans. Il faut donc la vivre pleinement
tout en accumulant du savoir et des forces profondes pour pouvoir
continuer sur cette lancée lorsque cette formidable parenthèse se
sera refermée. Je leur conseillerai aussi de ne pas s’isoler dans leur
atelier, d’aller à la rencontre des autres pensionnaires, artistes
comme scientifiques, d’échanger leurs impressions et de créer une
véritable vie communautaire, enrichissante pour chacun. Pour moi,
cette dimension conviviale fut très importante, et je garde
aujourd’hui des relations de forte amitié avec des espagnols et cer-
tains pensionnaires de cette époque, tel que Claude Esteban, écri-
vain, poète, ou Francette Adan, qui m’ont fait découvrir et appré-
cier la culture et l’histoire de ce grand pays qui est l’Espagne.
Guy de Rougemont,
membre de la Section de Peinture
Désorienté,
mais la vie sauve, après deux ans et demi de guerre
comme conscrit en Algérie, j’arrive à la Casa de Velazquez qui
m’ouvre ses portes en 1962. J’ai 27 ans.
Enfin livré à moi-même, j’entre dans ce qui sera désormais
mon engagement de peintre. Au cours des trois années qui vont
suivre, par un travail acharné, je tâche d’apercevoir en moi et
hors de moi comment je parviendrai à ne pas me délecter de
thèmes épuisés, d’états subjectifs répétés et à m’orienter vers
cet inconnu que tout créateur pressent à ses débuts.
A la Casa, les conditions de travail sont excellentes et
l’ambiance conviviale. J’y noue des amitiés qui perdurent avec
les peintres Arnaud d’Hauterives et François Ristori, les
scientifiques Jean Canavaggio et Daniel Alcouffe.
Mais peu enclin
à la vie en communauté, je quitte fréquemment l’atelier, à la
découverte du pays qui m’accueille.
Dans cette Espagne durement réprimée par une redoutable
dictature, je rencontre la dignité, le “style” dans les comporte-
ments individuels, la générosité, le sens de l’hospitalité et la soli-
darité. En un mot, une belle leçon de vie.
Privilégié par mon statut de boursier français, je participe à
la vie artistique et sociale du pays.
La fréquentation des peintres de Cuenca,
Gérardo Rueda,
Eusebio Sempere,
Gustavo Torner, Fernando Zobel,
me fait
prendre la mesure d’une possible résistance au dogmatisme
du régime.
A la galerie de la fière et accueillante Juana Mordo, je me
lie d’amitié avec les peintres Manuel
Mompo et surtout Manuel
Viola dont je serai un temps l’assistant, qui préfacera mon expo-
sition à l’Aténeo de Valencia après m’avoir initié aux arts du fla-
menco et de la tauromachie. Avec lui j’assisterai à l’avènement
de l’ébouriffant El Cordobés !
J’ai conservé de solides amitiés, aussi bien à Barcelone qu’à
Madrid. J’aime l’Espagne comme une deuxième patrie.
La Casa de Velazquez a sauvé ma vie de peintre… plus de qua-
rante ans après, se mêlent à ma reconnaissance les souvenirs des
instants troublants où l’on pense avoir trouvé à s’exprimer selon
soi et à comprendre que l’art et la vie ne font qu’un.
De mon séjour
à la Casa de Velazquez
Je m’étais promis
que si je n’avais pas
fait un morceau de
sculpture valable à
la fin de mon séjour,
je changerais
de métier...”
A gauche : Etienne-Martin et Jean Cardot,
lors de la réception de ce dernier, le 25 mars 1985.
Ci-dessous : Arnaud d’Hauterives et Guy de Rougemont
au pied de l’Alcazar de Ségovie, 1962.
1,2,3,4,5,6,7,8 10,11,12,13
Powered by FlippingBook