Printemps_2005 - page 10

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- Anatomie fonctionnelle ? Sa recherche allait du statique
au dynamique, de la structure à la fonction, indiquant sa
préoccupation de physiologie dont témoignent ses leviers,
cordes et poulies substitués ou adjoints aux muscles.
- Anatomie spéculative ? A la figure de
Léda
, il joint des
commentaires sur le mystère de la procréation. Sur un dessin
d’organes féminins, il interroge la biologie.
Les artistes de la Renaissance inventeront ensuite des re-
présentations anatomiques exprimant de plus en plus les ques-
tions inhérentes aux interrogations métaphysiques,
le discorso
mentale
: couvert et ouvert de l’homme, le voilé et le nu, le
platonique et l’érotique, l’éblouissement du Beau et les affres
de la souffrance et de la mort. Ainsi, l’aîné de Léonard, Sandro
Botticelli (1445-1510), qui nous charme avec la nudité quasi-
céleste de sa
Naissance de Vénus
, a peint deux ans auparavant
et dix ans avant une
Calomnie
moins sensuelle pour cause de
Savonarole, son tryptique,
Nastagio degli Onesti
, illustra-
tion d’une scène atroce du
Décameron
de Boccace, montrant
une belle jeune femme éviscérée vivante.
Quoique Annibale Carrache estimât la dissection inutile
à l’artiste, Michel-Ange Buonarotti (1475-1564) disséqua lui
aussi des cadavres jusqu’à un âge avancé, jusqu’à plus soif
pourrait-on dire, puisque seul l’écœurement qui le rendit
incapable, dit-il, de “rien avaler ni boire” le fit renoncer !
S’il scrute volumes et formes, les dissections lui permettent
la rigueur de la précision et ses nus incomparables,
L’anatomie et la
paresse du dessinateur
Pierre-Yves Trémois
Membre de la section de Gravure
La photographie, la radiographie, le scanner,
l’électronique en général, nous ont-ils rendus
paresseux, en remplaçant le dessin, qui disséquait
les corps et les organes, et par l’observation en révélait
le mystère ?
Le dessin, tel un scalpel, pénétrait les corps en y
ajoutant parfois même le génie de l’observateur (Vinci).
Aujourd’hui, le tout devient anonyme. Le secret, le
rêve, le mystère se sont évanouis. Il est de mode que le
dessin, ce prodige venant du fond des âges, ne soit
presque plus présent dans les programmes des écoles
des Beaux-Arts.
La dissection dans les amphithéâtres était pratique
courante chez les artistes. Le dessin, d’après le modèle
vivant, l’était aussi.
Le plus grand dessinateur est Dieu.
Léonard de Vinci, son élève, ayant paraît-il une
répulsion des choses du sexe, réalisait cependant le
célèbre dessin d’un couple faisant l’amour – dessin en
coupe –, avec les organes sexuels représentés. On y
aperçoit même le sperme du sexe masculin éjaculant.
Quelques erreurs anatomiques, sans doute, mais la vie
est bien là, magnifiant le geste le plus important de
notre existence.
“L’amour : mélange d’anatomie et d’extase” (Cioran).
Dans les corps, tout est dessin : les cellules, les acides
nucléiques, les courbes de l’A.D.N...
Les milliards de photographies produites toutes les
secondes ont modifié notre vision. La fonction de l’œil
a été transformée. Dans le célèbre tableau de
Mantegna représentant le Christ mort en raccourci, on
observe que les pieds en avant sont petits, le torse
grand ainsi que la tête. Si aujourd’hui on
photographiait un modèle nu dans la même position,
en raccourci, on verrait les pieds très grands, le torse
plus petit et la tête encore plus petite. Notre œil est
ainsi habitué, car notre vision s’est transformée par la
photo. L’œil de Mantegna rétablissait la perspective
mentalement. Notre œil est devenu paresseux.
Moi aussi !
Dossier
Page précédente : Trémois, lavis, 1970.
A gauche : Leonard de Vinci,
Etudes anatomiques de l’épaule
, 1510.
En haut : Leonard de Vinci,
L’homme de Vitruve
, 1492.
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