Printemps_2005 - page 13

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Enjeux socio-culturels
La science anatomique est récupérée fructueusement par
les artistes en quête de modernité, qui cernent de près la
morphologie et on sait le soin du détail anatomique de
Géricault (
Le radeau de la Méduse
). Mais dans le même temps,
des pseudo-scientifiques récupèrent les arts plastiques et la
référence de normalité physique et morale longuement atta-
chée à la statuaire grecque pour fonder leurs théories. Certains
la pervertissent en dérives, délires et fantasmes érigés en
pseudo-sciences, dont seront tirées les conclusions désastreuses
que l’on sait. La phrénologie s’attache à déduire le caractère
des individus selon forme et aspect de leur crâne, ou la
physiognomonie selon leur facies ; Edgar Degas lui-même s’y
laissera prendre, modifiant sa petite
Danseuse
, afin de suggérer
sa nature de dégénérée prostituée, avant de réaliser des pastels
de “Physionomies de criminels” (Anthea Callen).
Enjeux humanistes et médicaux
L’intitulé choisi par Vésale, la
Fabrica
, porte à imaginer
l’homme comme une fabrication additionnant un squelette,
des muscles, des viscères et systèmes, en un mot, un
corps
.
Corps
? Le prosecteur que je fus, s’est fait, comme les
croque-morts, une idée assez précise des
corps
. Le médecin,
ensuite, n’a jamais vu de
corps
, pas plus que d’
esprit
. Il a vu
des personnes parlantes ou taiseuses, souffrant ou se mentant,
mais toujours humaines. Cette notion de
corps
a pérennisé
la dualité humaine
corps/esprit
selon laquelle l’homme ne
serait pas un être global mais la somme des deux. Cette
conception, d’abord philosophique certes, puis entretenue
par la tradition judéo-chrétienne, est aujourd’hui scientifi-
quement infirmée et inadmissible. Les neurones encépha-
liques ont, comme toutes les cellules de l’organisme, des
récepteurs (serrures) pour des activateurs (clefs), très sembla-
bles à ceux des cellules du sang (“le cerveau mobile”).
On ne déplorera jamais assez les ravages d’une “médecine
du corps”, voulant délibérément ignorer tout ce qui, dans les
comportements humains, la santé et la maladie, “n’est pas du
corps”, mettant ainsi de côté les soi-disant maladies de l’
esprit
et rangeant dans un fourre-tout, grâce à un tiret magique, les
maladies dites “psycho-somatiques”. “Que serait telle pensée,
interrogeait Paul Valéry, si elle n’avait une gorge à serrer, des
glandes à tarir, une tête à enflammer, un souffle à comprimer,
des mains à agiter, des membres à paralyser ?”.
L’Homo Anatomicus
était un
Homo Mecanicus
, mais pas un
être humain. De cette longue ère anatomique, est issue une
conception matérialiste de l’homme et de la médecine, qui a
dissocié l’être de son corps, faisant du médecin le mécanicien
d’une machine étrangère à son propriétaire malade, réduit au
silence par la confiscation de sa parole : je connais votre
anatomie et ses anomalies et vous, non, signifiait implicite-
ment le premier, alors taisez-vous et laissez-moi vous réparer.
Des artistes, suppléant la parole manquante du malade, ont
cautionné parfois ce comportement médical. En re-présen-
tant les physionomies, ils portaient des diagnostics : introduit
parmi les
Folles de la Salpêtrière
, Théodore Géricault typait
les malades mentales (
La paranoïaque
,
La cleptomane
, etc...).
Enjeux esthétiques
Il suffit ici de citer des artistes dont les œuvres sont connues
de tous (Titien, Tintoret, Véronèse, Rubens, Goya, Fragonard,
Dossier
Ci-dessous : Géricault,
Le Radeau de la Méduse
, huile sur toile, 1819
A droite : Vésale, planche anatomique du
Humani corporis fabrica
, 1543.
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