Printemps_2005 - page 19

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La révolution des radiologues-imageurs
Une autre anatomie scrute aujourd’hui l’homme bien au-
delà de ses apparences, tandis qu’en parallèle, les artistes
sont passés de re-productions à l’identique, obsédées de
rigueur dans la précision et le détail, à des figures issues des
inventions de leur imaginaire à la recherche du sens, qui pose
les questions de la transcendance humaine.
Durant le XX
e
siècle, anatomie et médecine progressent
davantage en cinquante ans que durant les siècles précé-
dents. Quel que soit le niveau de précision atteint par l’ana-
tomie conventionnelle, les technologies nouvelles vont
donner à la connaissance du corps humain l’essor qui
amènera une anatomie du vivant. Une anatomie visuelle
supérieure à celle du scalpel, celle d’un homme transparent
dans ses trois dimensions de hauteur, largeur et profondeur,
et reconstruit en images virtuelles. Le progrès décisif procède
évidemment de la radiologie, scanner et I.R.M. qui révèlent
par exemple, derrière la grille osseuse du thorax, l’ensemble
Dossier
des appareils respiratoire et cardio-vasculaire (figures A,
B et C, planche II). Le fonctionnement de la vue, qui confère
à l’artiste ce que Paul Valéry a appelé “la main de l’œil”, est
désormais accessible à l’examen, qu’il s’agisse de ses voies,
son siège encéphalique et ses intégrations. La figure A,
planche III, montre le trajet des voies optiques, de l’œil
jusqu’au lobe occipital. Les endoscopies révèlent désormais,
sans rompre la barrière de la peau, l’intérieur des organes
(estomac, colon, articulations). Les artériographies, opaci-
fiant (figure D, planche III) artères, veines et lymphatiques,
visualisent des réseaux dotés de la plasticité des lignes du
peintre ou du graveur.
Ces plasticiens précisément, bien avant la révolution radio-
logique, se sont différenciés de leurs prédécesseurs en se
distanciant de la re-présentation. Déjà, Eugène Delacroix
avait-il écrit à propos des chevaux de Théodore Géricault
“chaque détail s’ajoute aux autres et ne forme qu’un ensemble
décousu”. “Quand Courbet a fait le fond d’une femme qui
se baigne (
Les Baigneuses
), continue Delacroix, il l’a copié
scrupuleusement d’après une étude que j’ai vue à côté de son
chevalet. Rien n’est plus froid ; c’est un ouvrage de marque-
terie. Je n’ai commencé à faire quelque chose de passable,
dans mon voyage d’Afrique, qu’au moment où j’avais
oublié les petits détails pour ne me rappeler dans mes
tableaux que le côté frappant et poétique ; jusque-là, j’étais
poursuivi par l’amour de l’exactitude, que le plus grand
nombre tient pour la vérité”.
Appréhender l’homme, que l’avancée scientifique
démontre tellement plus complexe que ses apparences,
impliquera ensuite de le décomposer et de déconstruire cette
apparence dénommée le
réel.
Il suffira de mentionner ici
quelques exemples connus : la démarche cubiste, Cézanne
ses
Baigneurs
et
Baigneuses
; Matisse, ses nus et ses bronzes
(
Jeannette
,
La Serpentine
) ; Picasso évidemment par ses
De gauche à doite :
Yves Klein et son modèle,
Yves Klein,
Anthropométrie
sans titre (ANT 8)
,
technique mixte, 1960.
Picasso,
Les Baigneuses
,
huile sur toile, 1918.
Brancusi,
Mademoiselle Pogany II
,
bronze poli, 1920-25.
Meret Oppenheim,
Handschuhe AI 12
,
technique mixte, 1985.
1...,9,10,11,12,13,14,15,16,17,18 20,21,22,23,24,25,26,27,28
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