Printemps_2005 - page 20

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objets, bronzes et toiles - celle par exemple qui distord la
colonne vertébrale de l’
Odalisque
d’Ingres afin de repré-
senter dans un même plan une anatomie féminine recto et
verso (
Femme nue au jardin
).
Plus tard encore, l’homme global “fait art”, à la fois support
et surface de l’œuvre plastique dans des directions que
certains qualifient d’innovations
et d’autres de dérives. Dans les
musées, expositions et installa-
tions, le “Body Art” s’attache au
tout (“pinceaux vivants” des corps
féminins de Klein, “Body-pain-
ting”), et aux vues partielles. L’“Anatomie-Art”, largement
sortie des musées s’affiche dans les publicités des médias, de
la rue, ou du métro, si l’on admet que la qualité esthétique
de certaines images de mode peut prétendre à ce qualificatif.
Dans ce domaine ouvert à toutes démarches, on notera les
“Performances” d’Orlan qui se fait implanter sous la peau de
diverses parties du corps des masses de silicone déformant
son anatomie, sans projet d’amélioration ou de rajeunisse-
ment mais pour exposer les résultats photographiques. Ainsi
les plastinations, techniques que, prosecteur, je pratiquais en
injectant des matières plastiques dans les vaisseaux et tissus
de cadavres pour l’enseignement des étudiants en médecine,
et qui ont été reprises, à usage profane, par le Dr Gunther
Von Hagens, utilisant les corps de condamnés à mort chinois
en expositions publiques payantes, présentées dans certaines
villes d’Allemagne ; sous l’alibi d’un “art démocratique”
(l’anatomie humaine à la portée de tous !), l’affaire est floris-
sante et lucrative. Bernard Venet lui, expose en galerie ses
scanners thoraciques, Jessica Vaturi expose les photos de
ses endoscopies (Endoscopic Art !), d’autres encore expo-
sent leurs tracés d’électrocardiogrammes ou d’électro-encé-
phalogrammes...
La création vagabonde
Jacques-Louis Binet
Secrétaire perpétuel de l’Académie de Médecine,
correspondant de l’Institut.
La question n’est pas nouvelle : “l’artiste”
précède-t-il le savant dans ses découvertes ?
Déjà les jeunes gens qui se retrouvaient, entre 1888 et
1890, autour de Maurice Denis et Paul Sérusier pour
un renouveau de la peinture, se groupaient autour du
mot “nabis”, qui vient d’un terme hébreu signifiant
prophète ou illuminé. En 1910 (
Du spirituel dans l’art
)
Kandinsky écrit : “l’esprit qui conduit vers le royaume
de demain ne peut être reconnu que par la sensibilité
(le talent de l’artiste étant ici la voie)”. A l’opposé, de
nombreux créateurs se veulent traduire les idées de
leur temps et le même Kandinsky commence son livre
par : “toute œuvre d’art est l’enfant de son temps”.
Pour chaque période, pour chaque culture quelle est la
part du scientifique et du culturel, du rationnel et de
l’affectif ? Les exemples sont contradictoires.
Lorsque Harvey découvre la circulation sanguine, c’est
Louis XIV qui, contre la faculté de médecine de Paris,
prend parti pour Harvey, crée au jardin du Roi une
chaire pour l’enseigner aux anatomistes, c’est-à-dire
aux chirurgiens, et fait appliquer ces principes
d’hydrodynamique aux eaux de Versailles, à la
construction du futur canal Rhône-Atlantique.
Le même thème se retrouve dans les dessins
anatomiques de Lebrun aujourd’hui conservés au
Musée du Louvre. Dans ce premier exemple, Le Brun
et Le Notre suivent, appliquent la science de leur
époque plus qu’ils ne la précèdent.
Un chimiste, spécialiste des corps gras, Eugène
Chevreul, est nommé à la manufacture des Gobelins,
pour surveiller la “bonne tenue des couleurs” des
tapisseries. Il y découvre, en 1839, une particularité de
notre perception des couleurs, “la loi du contraste
coloré”, qui explique que la densité d’un noir est
modifiée par la juxtaposition des couleurs qui le
bordent. En savant de son siècle il veut, à la fois,
comprendre, appliquer et expérimenter cette loi à tous
les domaines y compris la peinture, prend rendez-vous
avec Delacroix, qui, au dernier moment, ne peut venir.
Quarante ans plus tard il reçoit la visite de Seurat et
Signac, qui ont retrouvé dans son livre les principes de
ce qu’avait découvert Monet et veulent le développer
dans le “divisionnisme”. Monet refusera toujours ce
“scientisme” et ne participera pas, pour cette raison, à
la dernière exposition impressionniste. Plus tard
Delaunay et Léger s’y sont souvent référés sans
l’interpréter de la même manière.
Au vingtième siècle, entre l’art et la science,
la création
vagabonde
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l’homme global
“fait art”, à la fois
support et surface de
l’œuvre plastique.”
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