Printemps_2005 - page 21

16
Dossier
à des figures dont les artistes n’ont pas eu connaissance puis-
qu’elles n’ont pas été encore décelées, mais qu’ils inventent
à partir de leur environnement naturel. Lorsqu’Henry Moore
affirme s’orienter vers des sculptures
biomorphes
– formes
du vivant – il n’a aucune idée des ribosomes, organites intra-
cellulaires vestiges lointains de bactéries, qui n’ont pas été
décrits. Pourtant, ses structures à corps imbriqués proposent
La révolution des biologistes
L’avènement de technologies nouvelles, ouvrant l’accès à
la biologie cellulaire et moléculaire, a permis de passer de
l’organe au tissu, du tissu à la cellule, et à l’intérieur de celle-
ci, aux éléments de sa machinerie, jusqu’aux gènes et à
leur A.D.N. (dont on se demande s’il ne poursuit pas sa
propre perpétuation en perpétuant la vie). Cette anatomie
demeure morphologique mais a changé d’échelle, du macro-
scopique elle est passée au micro, du microscope à l’ultra-
microscope, du millimètre au millionième de millimètre, mais
surtout du cadavre au vivant, et de la structure à la fonction,
puisqu’elle approche les mécanismes intimes de la vie.
L’étude de cet
Homo Biologicus
révèle aux scientifiques une
anatomie biologique, dont les figures, structures et formes
inconnues jusqu’alors, sont évidem-
ment naturelles mais reproduisent des
figures connues, telle une double
hélice de l’A.D.N. Dans le même
temps des artistes, abandonnant les
thèmes conventionnels, bouleversent
l’univers des formes. Leur imaginaire invente, préfigure quel-
quefois des figures de cette anatomie biologique qu’ils n’ont
jamais vues, “comme s’ils voyaient l’invisible”, selon la belle
formule de René Huyghe.
Deux sculpteurs parmi d’autres, Henry Moore (1898-1986)
et Hans Arp (1887-1966), furent des pionniers de cette évolu-
tion. Leur mot d’ordre esthétique, qui deviendra un fonda-
mental de l’art moderne, avait été formulé par Paul Klee
(1879-1940) : “Comme la nature”. “Nous ne voulons pas imiter
la nature, écrit Arp, nous voulons donner forme comme la
plante donne forme à son fruit, et non pas reproduire”. Je suis
intéressé par la figure humaine, reprend Moore, mais les lois
de la forme et du rythme, je les ai découvertes en étudiant les
“configurations naturelles” (rochers, arbres et plantes). Il n’est
donc pas étonnant que des structures microscopiques du
vivant, révélées par la biologie moléculaire, correspondent
une étonnante similitude avec les deux sub-unités constituant
les ribosomes, confirmant la pertinence de son affirmation.
Cette fascinante relation du macro au microscopique, continue
avec Picasso qui, en 1930 à Boisgeloup, crée à son tour des
figures bipartites, avant que Brancusi, avec ses figures ovoïdes
(
Mademoiselle Pogany),
et Etienne-Martin, avec ses struc-
tures chthoniennes, n’évoquent des éléments biologiques de
la cellule humaine. Plus près de nous dans notre Compagnie,
Jean Cardot, Antoine Poncet, Guy de Rougemont et André
Wogensky par exemples, réalisent des sculptures qui peuvent
être qualifiées de biomorphes.
En peinture, la
Configuration
(1927) de Hans Arp
augure à son insu de la plasticité du vivant, celle par exemple
des cellules du sang, dont les globules blancs se déforment
sans fin pour franchir les minces interstices de la paroi d’un
vaisseau capillaire. Si Wassily Kandinsky semblera récuser la
nature, sa recherche de la “nécessité intérieure” qui veut
Henry Moore
affirme s’orienter
vers des sculptures
biomorphes
.”
1...,11,12,13,14,15,16,17,18,19,20 22,23,24,25,26,27,28
Powered by FlippingBook