Printemps_2005 - page 23

Hans Arp,
Tête et coquille
,
cuivre poli, 1933.
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Jean Dewasne me parlait souvent des concepts de René
Thom (catastrophes, saillances, prégnances) qui
l’aidaient dans ses compositions et m’avait demandé de
le voir. Cette rencontre eu lieu en 1983
1
, mais ne fut
guère productive. René Thom a esquissé une théorie
de l’esthétique, mais avec comme seules références
Pollock et Tobey, sans trop se soucier du travail de
Dewasne et sans vouloir commenter son analyse des
Graphes, chemins de la liberté
1
. Au même colloque,
Olivier Debré affirme que le sens de l’art reste lié à
notre définition de l’homme et “qu’elle évolue suivant
l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, de notre
corps, de notre esprit, et que nous impose la science
(...) A la Renaissance, Michel-Ange était plus important
que Galilée, car la formulation de l’être était nécessaire
à sa définition. De nos jours, Einstein est plus
important que Picasso». S’en suit une analyse du corps
du peintre. Opposition de l’œil gauche qui reste soumis
à l’image et de l’œil droit qui l’analyse, du bras gauche
qui perçoit et du droit qui dirige : “Toutes les partie du
corps agissent simultanément et successivement”. Mais
il ne s’agit que du corps d’Olivier Debré et nous
percevons beaucoup mieux la fusion du corps et de
l’environnement, du signe et de sa signification, du
temps et de l’espace, dans le lyrisme ( il aurait dit
ferveur) avec lequel il évoque cette matinée de
peinture, sur le motif, au pied du temple de Konarak,
devant le golfe du Bengale.
Aujourd’hui, comme hier, entre l’art et la science, la
création vagabonde.
1 Jacques-Louis Binet, Jean Bernard, Marcel Bessis,
La création
vagabonde
, Hermann, Paris, 1986.
2 René Huyghe,
Formes et forces,
Flammarion, Paris, 1971.
3 René Huyghe,
La relève du réel,
Flammarion, Paris, 1974.
Dossier
faire “vibrer” l’âme du spectateur, l’amènera à emprunter
aux formes et couleurs naturelles. “On décrivait autrefois,
affirme ensuite Paul Klee, des choses que l’on pouvait voir
ou aurait aimé voir”. Mais “L’art ne reproduit pas le
visible, il rend visible”. Nous avons acquis la certitude,
continue-t-il, que “le visible n’est qu’un exemple isolé et
qu’il existe à l’état latent bien davantage d’autres vérités
encore. Il faut tendre à ce que le hasard se fasse essentiel”.
Klee pouvait-il imaginer combien l’intimité infinitésimale
du vivant humain révèlerait de nombreux états latents
de forte puissance esthétique ou inversement,
comment les arts plastiques apparaîtraient
chevillés au plus intime de la vie humaine ?
Ici, on voit cependant l’écueil à éviter. Celui
de vouloir prouver, démontrer, tels ces scienti-
fiques jurant avoir vu leur découverte dans une
toile d’artiste, ou de tel artiste convaincu d’avoir
figuré la double hélice de l’A.D.N. avant sa découverte !
Seul est admissible le constat de deux évolutions parallèles,
chaque spectateur d’une œuvre conservant la liberté de sa
lecture, seul est pertinent un regard “pour soi” ! Nous nous
limiterons à proposer ici une sorte d’exercice-illustration du
jugement de Paul Klee. Considérons les cellules présentées
sur la planche I, certaines de leurs structures microscopiques
ne peuvent-elles être vues en figures plastiques ?
En notre XXI
e
siècle, un
Homo Biologicus
s’est substitué à
l’Anatomicus
.
L’exponentielle évolution anatomico-radio-biologique a
révolutionné diagnostics et traitements des maladies. Ce
progrès va-t-il de pair avec un progrès similaire dans l’hu-
main ? On peut en douter. Si la “médecine anatomique”
semble en régression, la médecine technologique, informa-
tisée, sécuri-socialisée, expose au même risque d’oublier
l’homme. Ils se leurrent ceux qui considèrent les résultats
des machines et appareils en dehors et à côté de l’individu,
de sa parole et de son histoire.
Aussi brillantes soient les performances du Pet-scan
pour topographier les zones encéphaliques et étudier leur
activation, quels que soient les progrès et espoirs des sciences
cognitives, elles n’en sont pas encore à réduire les méca-
nismes de la pensée et de la conscience du Soi humain à des
phénomènes psysico-chimiques, ou bien à déceler un siège
de la pensée, et, pourquoi pas, de l’âme…
Que penser, en parallèle, de l’évolution des arts plastiques ?
A chacun son jugement, remarquons seulement qu’elle
estompe l’alternative aussi prisée et confortable que
discutable du figuratif/non figuratif. Puisqu’une radiogra-
phie, une scintigraphie d’organe ou une photo de l’A.D.N.
sont bien figuratives, comment refuserait-on ce qualifi-
catif aux œuvres de plasticiens re-présentant, à leur su ou
insu, de telles structures ?
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