Printemps_2005 - page 24

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C
ommunications
U
ne révision de nos jugements sur l’art du XX
e
siècle,
comparable à celle qui eut lieu pour le XIX
e
siècle,
est nécessaire. De même que pour le XIX
e
siècle on
a accepté de faire place aux notions, longtemps abhorrées,
d’éclectisme, d’historicisme, il faudrait pour le XX
e
siècle revoir
les années de l’après-guerre dans un même esprit de compré-
hension. Après les révolutions esthétiques des années 1900-
1910, comparables à ce que fut la décennie 1500-1510 pour
l’art européen, il s’agit de les intégrer dans la vie quotidienne.
Ce sera la tâche des nouvelles générations dont le désir est
non de refuser la modernité mais en quelque sorte de l’accli-
mater. Loin de refuser les acquis, en particulier ceux du
cubisme, les jeunes artistes cherchent à en tirer les enseigne-
ments et à vivre avec cet héritage. Le souhait d’un nouveau
classicisme, tant brocardé, n’est pas refus de modernité mais
au contraire la possibilité d’un accord quotidien. Il y avait
certes les purs qui refusaient les “concessions” mais il appa-
raît qu’en trente ans un consensus, un véritable air du temps
a été accepté et reconnu. Plus qu’un combat entre anciens et
modernes, entre dans les arts décoratifs, la SAD (Société des
Artistes Décorateurs) et l’UAM (Union des Artistes
Modernes), l’important est de constater comment l’on arrive
dans les années trente-quarante à un accord, exceptionnel,
qu’il faudrait considérer comme un moment de grâce, tôt
interrompu par la guerre et renvoyé à un monde antérieur.
Pour s’en convaincre le plus simple est encore de consulter
et de prendre au sérieux les témoignages contemporains. En
1939, René Huyghe et Germain Bazin, alors jeunes conser-
vateur et attaché de conservation, donnent de la situation
artistique un panorama qui sera bouleversé après le choc
et les conséquences de 1940 mais qui peut apparaître comme
A la recherche d’une “solution
française” dans la création
artistique de l’entre-deux guerres
Par
Bruno Foucart
, professeur d’Histoire de l’Art à l’Université Paris-Sorbonne
et directeur scientifique de la Bibliothèque Marmottan.
la traduction de la conscience contemporaine ; un désir de
calme, d’introspection, de classicisme. C’est le point de
vue de P. d’Uckerman comme celui bien sûr de Waldemar
George ou de Louis Gillet. Pour eux, l’art du XX
e
siècle et les
générations d’après Matisse et Picasso sont arrivées à un
moment de calme lucidité. La date de 1937 n’est pas un
hasard : elle correspond bien sûr à celle de l’exposition des
arts et techniques dans la vie moderne où la France
semble proposer une synthèse, celle d’un art capable de paci-
fier et réunir.
S’est ainsi mise en place une “solution française” dont on
peut suivre les étapes, en particulier dans les successives expo-
sitions de 1925, 1931, 1937 et, ne la sous-estimons pas,
celle de 1939 à New York. De même faut-il inclure l’exposi-
tion flottante de 1935, celle du paquebot Normandie. A travers
quelques exemples, le duo en 1925 du Pavillon de l’Esprit
nouveau et de celui du Riche collectionneur, le Palais des
Colonies en 1931, les aménagements du Normandie, les Palais
de Chaillot, de Tokyo, et leurs décors, on peut suivre l’émer-
gence d’une “solution française”, capable de concilier les impé-
ratifs de la modernité et ceux de la mémoire, d’accorder
nudisme et ornement (ce que propose avec Waldemar George
un décorateur comme Arbus). L’année 1939 peut appa-
raître ainsi comme un “sommet de l’art français”, c’est-à-dire
d’un art moderne revu dans la perspective des apports de l’his-
toire artistique de la France, même si la guerre allait entraîner
ce rêve, vite interrompu, dans son désastre.
Grande salle des séances, le 26 janvier 2005.
Illustration : la piscine des premières classes, paquebot Le Normandie, 1935
Dans les années trente-quarante s’épanouit en France un art capable de pacifier et de réunir, qui peut apparaître
comme une traduction de la conscience contemporaine : un désir de calme, d’introspection, de classicisme.
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