Printemps_2005 - page 25

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Comment raconter l’Histoire au cinéma, entre le
film documentaire qui présente la vérité brute et le
film de fiction qui reconstitue l’histoire en studio?
Et si Méliès l’emportait sur Lumière, rendant ainsi
par l’éclat trompeur de l’art la réalité historique
accessible à un vaste public ?
A
u parallèle Corneille-Racine, Racine peignant les
hommes tels qu’ils sont et Corneille tels qu’ils
devraient être, le septième art a substitué l’opposi-
tion Lumière-Meliès. Lumière filme la réalité (l’entrée d’un
train en gare, le déjeuner de Bébé...), Meliès la reconstitue
en studio avec des acteurs et des décors.
La préférence de l’historien devait aller à Lumière. Celui-
ci n’est-il pas le père du documentaire et de ces actualités
qui firent longtemps la première partie des spectacles
cinématographiques et qu’a supplantées le journal télévisé ?
Lumière, c’est la vérité brute telle que l’enregistre la caméra,
alors que Meliès symboliserait l’éclat trompeur de l’art. Oui,
l’historien devrait privilégier Lumière au nom de la vérité et
de l’exactitude.
Tout en rendant hommage au documentaire, qu’il me soit
permis de défendre le film de fiction, l’histoire reconstituée
en studio.
La tâche s’annonce rude. Le film historique n’a pas bonne
presse en effet. On lui reproche d’abord ses anachronismes.
Dans un peplum sur Néron, on le voit, au sortir d’une orgie,
traverser une galerie où il peut contempler les bustes des
Antonins qui régneront bien longtemps après lui. Il fallait
agrémenter le décor : on prit les bustes qui se trouvaient à
portée du décorateur. Imagine-t-on un film sur la Renaissance
où François I er contemplerait le buste de Louis-Philippe ?
Dans
Buridan héros de la Tour de Nesle
, Marguerite de
Bourgogne voile ses appâts d’un slip Petit-bateau délicieu-
sement coquin mais fâcheusement anachronique. Le
costumier devait être distrait.
Dans le
Napoléon
de Sacha Guitry on aperçoit, lors de la
reconstitution de la bataille d’Austerlitz, des poteaux élec-
triques. Cette fois c’est le cadreur qui pensait à autre chose.
Dans ce
Napoléon
, Murat porte le même costume lors du
coup d’Etat de Brumaire et au moment de son exécution
quinze ans plus tard.
La Fayette, dans la
Révolution française
de Robert Enrico,
a la poitrine couverte de décorations en 1792, alors que l’as-
semblée constituante avait aboli ces distinctions.
Finissons avec
Quentin Durward
où le héros vient se
mettre au service de Louis XI dont le château est Plessis-les-
Tours. Que voit-on sur l’écran ? Le château de Chenonceau.
Et que précise un sous-titre mal venu ? Castle of Chambord !
Ne parlons pas de
Sanson contre Hercule
ou des anachro-
nismes voulus de
L’Etroit mousquetaire
de Max Linder où
Richelieu donne ses ordres par téléphone.
Autre reproche : faire jouer par des acteurs des person-
nages historiques. Les ressemblances sont souvent lointaines.
Pour Cléopâtre ce n’est pas gênant : Theda Bara, Claudette
Colbert, Vivian Leigh, Elisabeth Taylor et même Pascale Petit
Peut-on tourner
des films historiques ?
Par
Jean Tulard
, membre de l’Institut
C
ommunications
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