Printemps_2005 - page 26

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ont interprété le rôle sans que l’on
se soit préoccupé de la longueur de
leur nez, mais pour Napoléon cela
devient plus embarrassant et que
dire dans le cas de De Gaulle ?
Le poids du producteur est un troisième handicap. Ne l’ou-
blions pas : le cinéma est une industrie. La rentabilité est la
principale préoccupation du producteur. Il a dans sa ligne de
mire les dépenses des décors et des costumes. Un film sur la
Seconde Guerre mondiale sera forcément moins cher qu’une
œuvre sur la guerre de cent ans. Il aura aussi des exigences
sur le scénario. Pour attirer le public il y a de
bons
person-
nages (Napoléon, Jeanne d’Arc, Lucrèce Borgia, Cléopâtre,
Néron...) mais ces personnages sont souvent des
mauvais
. Le
méchant attire plus commercialement que la sainte. Du moins
c’est ce que croient souvent les producteurs.
Enfin, la propagande a fréquemment faussé la perspective
historique. Les régimes totalitaires ont été très friands de
films historiques : Mussolini avec
Scipion l’Africain
en 1938,
Staline pour
Pierre le Grand
en deux parties (1937-1939),
Hitler invoquant Frédéric II dans
Le grand roi
(1942), mais
aussi Enver Hodja faisant tourner un
Scander Berg
en 1954
et Ceaucescu un
Vlad l’empaleur
en 1978. Chaque fois, le
dictateur récupère l’histoire à son profit et s’identifie avec le
héros éponyme. On pourrait suivre pareillement les varia-
tions de l’image de Napoléon à travers
Les cents jours
sur un
scénario de Mussolini,
Koutouzov
inspiré par Staline en 1942
ou
Kolberg
, dernier film du régime nazi en 1945.
Faut-il pour autant condamner le film historique ?
La liste des chefs d’œuvre est impressionnante :
La passion
de Jeanne d’Arc, Alexandre Newsky, Henri V
d’après
Shakespeare, etc. Le film historique a une réelle valeur péda-
gogique. Songeons à l’ouverture du
Danton
de Wajda. Le Paris
de 1794 est magistralement évoqué : la guillotine et les queues
aux portes des boulangeries. Le décor de la Terreur est planté
en quelques images. Le film historique aide aussi à
comprendre une bataille. On le sait, grâce à Stendhal dans
La
chartreuse de Parme
, le combattant ne comprend rien aux
opérations dans lesquelles il est engagé. Le correspondant de
guerre qui filme l’événement n’est pas toujours au bon endroit
et n’a pas une vue d’ensemble. Il manque souvent l’essentiel.
La fiction, parce qu’elle bénéficie du recul du temps, pourra
isoler et filmer les moments décisifs d’une bataille et les faire
comprendre aux spectateurs.
Ainsi en va-t-il des carrés anglais et de la cause de la défaite
de Napoléon à Waterloo à travers le film de Bondartchouk
en 1970. On comprend tout quand les témoignages de
Parquin ou de Coignet nous laissent sur notre faim.
Un acteur peut se confondre avec un personnage au point
de substituer son image à celle de son modèle. Comment ne
pas penser à Falconetti en Jeanne d’Arc, les cheveux coupés
réellement et recevant de vrais crachats sur son visage, à
Antonin Artaud, hallucinant Marat dans le
Napoléon
de
Gance, à Marcel Herrand, prodigieux Lacenaire dans
Les
enfants du Paradis
et à Daniel Auteuil dans le film
Un artiste a besoin
d’être libre
Réaction de
Pierre Schœndœrffer
Membre de la section des créations artistiques
dans le cinéma et l’audiovisuel
Je voudrais apporter un écho à ce qu’a dit notre
cher confrère - et ami - de l’Institut. Et pour ce
faire, je vais m’appuyer sur ma propre expérience.
J’en suis confus, mais cela peut aider à ressentir les
incertitudes, inquiétudes, exigences, les devoirs
d’un cinéaste qui s’aventure dans la réalisation d’un
film historique.
René Clément, au cours d’une de nos conversations,
après
Paris brûle-t-il
? : “plus jamais ça. Je ne ferai plus
jamais un film d’histoire contemporaine. J’ai besoin
d’être libre”. Je m’en suis souvenu quand j’écrivais le
scénario de
Dien Bien Phu
.
Je me suis souvenu aussi d’une anecdote significative
alors que je montais
La Section Anderson
– un
documentaire d’une heure sur une section de soldats
américains au Vietnam, en 1966, commandée par un
lieutenant noir de West Point. Au cours des sept
semaines passées avec ces soldats, un jour, dans une
zone “tranquille”, un hélicoptère ramène des
permissionnaires et des blessés légers guéris.
D’un groupe de paillotes partent soudain des rafales de
coups de feu. Courte panique. La section Anderson, en
protection, se lance aussitôt à la contre-attaque. Le feu
cesse. Nous arrivons sur les paillotes désertes et
trouvons des emplacements de combats et des étuis,
des douilles de Kalachnikofs encore tièdes.
La propagande
a souvent faussé
la perspective
historique .”
Ci-contre, image extraite de
Diên Biên Phu
,
1992, film de Pierre Schœndœrffer.
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