Printemps_2005 - page 27

22
Quand je monte cette séquence, je dis à mon monteur
pour la clore de mettre une paillote qui brûle.
C’est comme ça que ça se passait dans cette guerre.
C’était la vérité de cette guerre. La vérité !
Chez moi, dans la nuit qui suivait, je me suis réveillé :
le lieutenant Anderson n’avait pas fait brûler la
paillote ! Qui étais-je moi, pour la faire brûler à sa
place ? Le lendemain, j’ai dit à mon monteur de retirer
ce plan final. Et j’ai été soulagé. Deux vérités : celle
reconnue généralement et celle du lieutenant
Anderson dont je contais sa responsabilité au Vietnam.
Ecrivant le scénario de
Dien Bien Phu
(dont parle si
élogieusement Tulard), je me disais parfois en riant :
cette fois, je vais gagner cette sacrée bataille ! (ah !
ah !)... J’ai pris le parti de ne jamais montrer et faire
parler les personnages historiques de la bataille. Je ne
voulais pas les trahir par omission, par désinvolture, par
à peu près, par le ton même des acteurs qui les
auraient incarnés. J’ai choisi de m’appuyer dans ma
quête de vérité sur les petits, les sans-grades, ceux qui
marchaient toujours – “ne l’étions nous pas,
fatigués !” – J’avais besoin d’être libre, comme m’avait
dit Clément. Un artiste – si artiste je suis – a besoin
d’être libre.
Je voudrais conclure – et ce n’est pas tout à fait hors du
sujet – avant de tourner mon film, je suis retourné à
Dien Bien Phu (la première fois depuis trente huit
ans). Ce jour, le cœur étreint, je pensais à mes
camarades, connus ou inconnus, qui dormaient là – de
grands bouquets de bambous avaient poussé sur leur
ultime bivouac. Des gens autour de moi me posaient
des questions sans réponse : “quelle idée de se foutre
dans une cuvette pareille...” etc... Ils m’horripilaient !
La nuit, je ne pouvais pas dormir, je suis parti seul sur
nos collines,
Dominique 2, Eliane 1
la sanglante.
Je marchais, tourmenté, trébuchant dans ce qui restait
des tranchées. J’ai eu le sentiment d’une armée morte
autour de moi. Une présence silencieuse qui me
hérissait les poils du corps. Je ne pensais plus
seulement à nos camarades, je pensais aussi à eux,
les autres, nos adversaires. O, j’étais tourmenté !
sur
Eliane 1,
perdue et reprise sept fois, je me suis
arrêté, agenouillé et je leur ai parlé, j’ai parlé à haute
voix à cette armée morte, à Dieu aussi sans doute :
“Aidez-moi, je suis là pour vous, aidez-moi à ne pas
trébucher, à dire de vous ce qui doit être dit.
Aidez-moi, car j’ai peur”.
Une sorte de sérénité m’a gagné. Je suis rentré à l’hôtel
et j’ai dormi sans cauchemar.
que Francis Girod consacre à l’assassin-dandy ? Chaque fois
l’acteur, Herrand comme Auteuil, renvoie aux gravures
d’époque. Il est plus vrai que nature.
Les décors ont souvent un tel réalisme qu’ils finissent par
s’imposer à l’historien. On trouve dans certains manuels d’his-
toire, pour représenter le boulevard du crime à l’époque de
la Monarchie de juillet, des photos des
Enfants du Paradis
.
Revenons au documentaire et à l’actualité filmée. Il serait
bien naïf de croire à leur objectivité. Selon la manière dont
sera placée la caméra, en plongée ou en contre-plongée, le
personnage filmé sera écrasé ou grandi. L’image n’est jamais
neutre. Et le montage joue un rôle essentiel depuis l’expé-
rience fameuse de Mosjoukine faisant suivre le visage inex-
pressif d’un acteur de diverses images, une femme ou de la
nourriture. On croit lire sur le visage de l’homme le désir ou
la faim. Le reportage de Leni Riefensthal sur le congrès du
parti nazi à Nuremberg en 1934 a produit, sous le titre du
Triomphe de la volonté
, une forte impression, ce qui explique
la fascination de certains intellectuels français d’alors pour
Hitler. Reprises dans
Pourquoi nous combattons
, la série
américaine justifiant l’entrée en guerre des Etats-Unis contre
l’Allemagne, ces même images, nullement modifiées, ne
produisent cette fois, dans un autre contexte, qu’une réac-
tion de rejet. Un montage n’est jamais neutre.
Soulignons par ailleurs que le cinéma ne datant que de
1895, il n’y avait pas de caméra à Rouen près du bûcher de
Jeanne d’Arc, ni à Vaux-le-Vicomte, lors de la réception que
donna Fouquet en l’honneur de Louis XIV, ni sur le champ
de bataille d’Austerlitz. Le champ qu’offre Louis Lumière
par rapport à Meliès est bien restreint.
Il arrive qu’un film de fiction prenne une valeur historique.
A qui veut comprendre la France déchirée des années d’oc-
cupation allemande, quel meilleur témoignage que celui du
Corbeau
sur les lettres anonymes et la délation ?
La meilleure preuve de la supériorité de Meliès sur
Lumière n’est-elle pas fournie par Pierre Schœndœrffer qui,
tournant un film sur Dien Bien Phu, ne reprend pas les docu-
ments filmés mais reconstitue avec des acteurs la bataille, la
rendant ainsi compréhensible à un vaste public et nous
donnant un chef d’œuvre du film historique.
Grande salle des séances, le 16 février 2005
C
ommunications
Ci-contre : Jacques Perrin dans
La 317
e
section
, 1965,
film de Pierre Schœndœrffer.
1...,17,18,19,20,21,22,23,24,25,26 28
Powered by FlippingBook