Printemps_2005 - page 28

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Qu’est-ce que le flamenco ?
Commençons par ce qui n’est pas le flamenco. Nous avons
entendu par exemple ceci : “
J’adore le flamenco, surtout les
Gipsy Kings”.
Ou bien : “
Ma fille apprend le flamenco.”
Que voulez-vous dire ?
Elle prend des cours de Sevillana à Paris.”
La Sevillana n’est pas du flamenco, c’est une séguedille
importée assez récemment en Andalousie. Là, elle a été
habillée à l’Andalouse, mais elle reste une danse folklorique.
Le flamenco n’est pas du folklore. C’est un art façonné au
cours des siècles par le peuple gitano-andalou si longtemps
marginalisé et misérable. Il sort de la terre andalouse, il ne
pousse que là. Il est la fierté de ce peuple qui le conserve
jalousement, le respecte, le vénère. Il est sa seule richesse,
son trésor, il n’appartient qu’à lui. Ce qui accroît notre admi-
ration, est que le flamenco est venu jusqu’à nous par la seule
tradition verbale et gestuelle. Rien n’est écrit.
Mais cet art est si vivace, porteur de tant de vitalité qu’il
est victime de sa séduction. Depuis plus d’un siècle, il s’est
colporté à l’excès au point qu’aujourd’hui 80% de ce que l’on
entend est un flamenco dégénéré, aguicheur, touristique ;
15% est un flamenco de bonne volonté, respectueux mais
tiède, sans feu. Les 5% qui restent représentent un art pur,
confidentiel, nocturne, grandiose qui peut nous faire fris-
sonner de la tête aux pieds.
D’où vient le flamenco, comment est-il né ? Au début du
XV
e
siècle, le peuple andalou vit dans l’asservissement d’un
régime féodal. Son patrimoine de musiques et de danses
est fait de romances mauresques, de refrains castillans et anda-
lous profanes, complaintes et ritournelles, de cantigas d’église
et de synagogue etc. Par ailleurs, vers le VIII
e
siècle, une caste,
celle des tziganes, dans la région du Rajasthan, est persécutée
et chassée d’Inde. Ces tribus vont errer 600 ans toujours vers
l’Ouest. Elles finiront par s’arrêter à la limite du monde connu
(l’Amérique n’est pas encore découverte), en Andalousie, où
elles s’établissent à partir de 1440. Ces gitans apportent leur
musique et leurs danses. Ils se mêlent peu à peu au peuple
local (la misère rapproche), et c’est ce mélange qui va faire
naître le flamenco. Celui-ci naît de cette rencontre gitano-
andalouse. Il n’existera donc qu’en Andalousie. Il n’est
donc certainement pas seulement gitan car alors, les tziganes
danseraient le flamenco à Budapest.
L’art flamenco se compose de cinq éléments
L
E CHANT
(El Cante) : c’est le domaine primordial, fonda-
mental de celui qu’on appelle avec respect “le cantaor”. Il
interprète les cantes de son choix, ceux qui correspondent à
son savoir et à ses possibilités vocales. Il y a 52 familles de
chants flamencos qui diffèrent par leur cadre harmonique et
leur structure rythmique, depuis les plus anciens (cantes
primitivos) jusqu’aux plus abâtardis.
L
A GUITARE
(El Toque), du verbe “tocar” (toucher) : le
guitariste flamenco a toujours été là pour accompagner le
Cantaor. Ce n’est que vers les années 1930 qu’il commence
à se produire en solo au cours de récitals.
L
A DANSE
(El Baile) : cet art est le plus spectaculaire, le
plus connu en dehors de l’Andalousie. Quelques grandes
figures : Pastora Imperio, Carmen Amaya, Antonio etc.
L
ES PERCUSSIONS
(qui animent la fête, El Jaleo) : cela va
des castagnettes provenant des crotales antiques, au zapa-
teado (martèlement des pieds), des palmas (claquement des
mains) aux pitos (claquement des doigts) etc.
L
ES TEXTES CHANTÉS
(Las Coplas) : c’est ce que nous, étran-
gers, connaissons le moins. Or, dans un cante, on chante 3 ou
4 coplas. Ce sont des petits couplets, tous différents, brefs,
quelques lignes, dont la prosodie correspond à la structure
du chant. Chacun d’eux dit une chose, un compliment galant,
une plaisanterie, une comparaison, une lamentation. Les
coplas sont innombrables et d’une richesse imaginative et
poétique telle que Manuel de Falla déclara : “
le peuple
andalou est l’un des plus grands poètes de l’humanité
”.
Oui, l’art flamenco est un foyer incandescent dont la
flamme fascine. Mais il est si complexe, si secret, si diffi-
cile à appréhender pour nous qu’il est aussi un poisson. Il ne
vit que dans son élément et lorsque vous cherchez à le saisir,
il vous glisse dans les mains.
Grande salle des séances, le 2 mars 2005
Exposé illustré par des extraits chantés ou dansés par
Agujetas, Terremoto de Jerez, Camaron et Carmen Amaya.
Illustration : Anne-Marie Heinrich.
C
ommunications
Le Flamenco
Par
Mario Bois
, éditeur de musique et écrivain
Aussi rayonnant qu’insaisissable, un art façonné
au cours des siècles par le peuple gitano-
andalou, venu jusqu’à nous par la seule
tradition orale et gestuelle.
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