Printemps_2005 - page 9

8
I
l serait superfétatoire de rappeler à des artistes et
amateurs d’arts les liens constants unissant anatomie
et arts plastiques. La réflexion proposée ici envisage
d’aller au-delà et de souligner comment ces deux domaines
ont évolué ensemble, parce qu’à une anatomie
traditionnelle liée à un certain patrimoine artis-
tique, se sont progressivement substituées une
autre anatomie et d’autres figures plastiques. On
nous pardonnera de ne pouvoir prétendre à l’ex-
haustivité sur un sujet aussi vaste, et de nous
limiter aux constats de ces évolutions.
Anatomie (de “ana” : parmi, et “tomao” : je
sépare, isole de l’ensemble), le mot n’est apparu
qu’en 1314, même s’il n’a pas été attendu pour
étudier le corps humain et sa re-présentation. Si le magda-
lénien a davantage représenté sur les parois de sa caverne
ses animaux que ses frères ou sœurs humains, victime
peut-être de l’autocensure d’un interdit, les figures humaines,
observées sous toutes apparences morphologiques et maté-
rielles, sont progressivement apparues dans toutes les civili-
sations et cultures. L’ensemble figurant la punition de
Laocoon et ses fils
(pages 6, 7), retrouvé en 1506 mais réalisé
vingt-cinq ans avant J.C., évocateur de la beauté de la statuaire
antique, démontre, à l’ère du scanner thoracique, l’excellence
de l’étude anatomique du prêtre troyen.
Trois révolutions successives peuvent être schématique-
ment distinguées dans la connaissance de l’anatomie humaine
et de ses représentations artistiques.
La révolution des prosecteurs
De ces anatomies masculines et féminines représentées
initialement sous la seule apparence extérieure, la barrière
des parois a été franchie pour en déceler l’intérieur et le fonc-
tionnement. C’est là qu’intervient la première et décisive
révolution de l’anatomie artistique, la dissection (du latin
dissectio
, coupe) du corps humain, apparue seulement au
XII
e
siècle, même si des cadavres ont sûrement été ouverts
dès l’aube de l’humanité.
Les premières dissections avaient été pratiquées à
Alexandrie sous le règne des Ptolémées, au III
e
siècle, avant
qu’un interdit – pas seulement religieux comme souvent
affirmé, mais culturel – impose ensuite son empire quinze
siècles durant. Commence alors une démarche d’aventurier
avançant en
terra incognita
, à la découverte de cet autre Soi-
même, à la fois identique et différent. L’ère de l’art “d’enve-
loppe”, celui de l’extérieur visible de l’homme, ignorant le
contenu moins esthétique sinon suspect, ne sera pas close
pour autant puisqu’elle se poursuivra selon toutes
variantes et codes, particulièrement le nu de la statuaire.
Le premier manuel de dissection connu est l’“Anathomia”,
de Mondino de Liuzzi en 1136. Mais un illustre prédéces-
seur de notre ancienne Ecole de Médecine de Montpellier,
Gui de Chauliac, qui avait obtenu des trois papes d’Avignon
dont il fut le médecin l’autorisation de disséquer des cada-
vres, publia en 1365 son
Guidon de la Grande Chirurgie
,
manuel d’enseignement réédité plusieurs siècles
durant, qui présente une leçon d’anatomie haute
en couleurs.
De retour à Rome, les papes permirent aux artistes
italiens qui les côtoyaient et dont ils étaient les
mécènes, de disséquer avant de sculpter ou peindre.
La Renaissance influence les esprits, redécouvre le
nu antique des canons classiques de la Grèce, l’ar-
chitecte romain Vitruve codifie les proportions arith-
métiques du corps et l’Académie florentine de dessin
institue un enseignement obligatoire de l’anatomie, dont
Pollaïulo, Verrochio, Donatello et Raphaël bénéficient large-
ment. Léonard de Vinci (1452-1519) a pu, grâce au pape Jules
II, disséquer quelques trente cadavres en vingt-huit ans et en
a tiré des milliers d’esquisses, peu profitables à l’enseigne-
ment car longuement méconnues jusqu’au XIX
e
siècle, mais
joignant une expression graphique précise à une grande qualité
esthétique. Vinci, qui se disait “pittora anatomista”, associa
scalpel, œil, et plume ou pinceau, pour situer l’anatomie au
carrefour de la recherche scientifique, de l’art de re-présenter
et de la spéculation intellectuelle.
- Anatomie élémentaire ? Ses dessins – ainsi ceux du
larynx ou des membres – témoignent d’une observation
anatomique, qui eut pu devenir référence puisqu’il proje-
tait un “Libro dell’ Anatomia” qui dresserait un atlas du
corps humain aussi précis que celui “d’un homme véritable”,
si ses multiples pôles d’intérêt ne l’avaient amené dans de
nombreuses autres directions.
Vinci, qui
se disait
“pittora
anatomista”,
associa scalpel,
œil, et plume
ou pinceau.”
1,2,3,4,5,6,7,8 10,11,12,13,14,15,16,17,18,19,...28
Powered by FlippingBook