Printemps_2012 - page 18-19

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rchitecture, je sais pour l’essentiel ce qu’est cette
discipline que je pratique depuis longtemps, je
l’ai même enseignée durant quelques années. J’en
connais les définitions les plus communément admises, son
objet premier et la rigueur de pensée qu’elle exige. Je sais
qu’elle n’est pas l’expression d’une œuvre solitaire car nom-
breux sont les interlocuteurs que l’architecte rencontrera
durant toutes les étapes, du projet à sa réalisation et ceux
plus nombreux encore qui pendant des décennies, vivant,
travaillant ou se distrayant dans ses œuvres, porteront les
jugements les plus critiques sur celles-ci.
Le ou les sens des mots « design » et « designer » sont pour
moi plus imprécis, bien que j’aie quelques lumières sur cette
activité. Je vois la place qu’elle occupe dans les quotidiens,
les hebdomadaires, les revues spécialisées, j’en comprends
l’importance dans le monde contemporain, je note qu’elle est
comme l’architecture une activité artistique mais qu’elle tisse
d’une manière diverse des liens plus directs et étroits avec
l’industrie. Je perçois l’influence réciproque de l’architecture
et du design, et combien les frontières entre ces disciplines
tendent à se dissoudre jusqu’à disparaître parfois.
Je constate que dans un mouvement inverse, sculpture
et peinture regroupées ou fondues sous le vocable « arts
plastiques » se sont éloignées de l’architecture alors que ces
trois arts majeurs œuvrèrent ensemble, durant des siècles, à
la conception et à la réalisation de bâtiments prestigieux.
De plus en plus d’architectes et de designers sont appelés
indifféremment à concevoir objets ou bâtiments. Ce n’est
pas ce qui me préoccupe mais la connotation floue, impré-
cise du terme « design ».
Deux articles récents témoignent de ceci : dans le numéro
de novembre 2011 de la revue
Archistorm
je lis que Martin
Szekeli, « l’anti-designer », clame haut et fort, sur les murs
de Beaubourg à l’entrée de l’exposition qui lui est consacrée,
qu’il ne veut plus dessiner. Il fait, dit-il, tout pour échapper
au « statut de l’image de l’objet ».
J’ai cette phrase à l’esprit lorsqu’il y a quelques jours je
vois à l’éventaire d’un kiosque à journaux cette accroche
d’article : « Des églises design pour le Grand Paris ».
Je devine ce qu’implique ce titre. Au mieux l’intérêt
porté à l’aspect le plus formel de l’architecture, au pire l’at-
tirance pour des volumétries insolites dans l’air du temps.
Qu’on me comprenne bien, ce n’est pas un jugement que
je porte sur les projets eux-mêmes, à peine illustrés dans
l’article, mais sur le vocable « design » sous lequel sont
rangées leurs architectures.
Pour l’anecdote j’ai même cru entendre un jeune anglais
dans une récente émission télévisée sur le jubilé de la reine
Elisabeth II dire de celle-ci qu’elle était « design » !
Il y a un effet miroir dans les deux articles que j’évo-
que. Dans le premier on lit qu’un artiste rejette la part de
superficialité qui imprègne parfois la production d’objets
et veut les libérer du statut d’image que les médias leur
imposent, dans l’autre on voit comment le grand public
réduit la conception architecturale à des effets de mode. Il
y eut un temps une architecture fonctionnaliste, elle serait
aujourd’hui « design ». La religion, l’architecture des lieux
où elle s’exprime et l’avenir d’une métropole mondiale sont
perçus comme sujets de style. On perd ainsi conscience
de ce qui distingue fabrication d’objets et réalisation de
bâtiments. Ce qu’il y a d’éphémère ou de permanent dans
la durée et l’usage des choses produites.
Pour éclairer mon jugement, je regarde ce que Wikipédia
dit du design. L’article commence ainsi : « Le design,
autrefois appelé esthétique industrielle, est une discipline
créative... ».
J’aime cette définition, maintenant désuète selon
Wikipédia. J’y entends rigueur, pensée rationnelle et
créativité. Sautant quelques paragraphes, je relève cette
déclaration de Walter Gropius en 1919 dans le manifeste
du Bauhaus : « Le but final de toute activité plastique est la
construction... ».
Industrie, construction, ces mots impliquent des pré-
occupations de rationalité productive, de nécessités fonc-
tionnelles, de permanence d’usage, de durée. Il y a, dans
ces phrases, la solidité du béton, de l’acier, du bois (le
bois moulé à la vapeur de Michael Thonet), plus tard la
nouveauté technique du plastique (le plastique moulé de
Eero Saarinen).
Je sais que les meilleures écoles, d’où sortent des jeunes
gens inventifs, leur enseignent les contraintes de la pro-
duction industrielle, l’exigence de
technologies pointues, les règles de
l’économie qu’ils doivent intégrer
dans leurs créations.
Mais comment se fait-il alors
que le terme « design » renvoie
aujourd’hui à une notion de facture,
de griffe, de manière qui s’applique
aussi bien aux objets qu’aux bâtiments ?
Est-ce un même usage par les architectes et les designers
de l’informatique dans le processus de conception, ou bien
la virtualité des dessins apparus sur les écrans d’ordinateur,
qui auraient confondu dans un même « style », objets éphé-
mères, objets consommables et immeubles ancrés dans le
sol, éternels (ou presque), niant ainsi toute notion d’échelle,
de fonction, d’impact environnemental, réduisant l’acte
d’architecture à la production de bâtiments « objets ».
Cette perception de l’architecture est peut-être aussi la
conséquence des commandes et des exigences de maîtres
d’ouvrages publics ou privés qui veulent marquer leur
temps par des édifices emblématiques de leur pouvoir.
L’Architecture est alors réduite au dessin d’une enveloppe,
au « design » d’un objet certes de grande dimension, mais
d’un objet sans échelle.
Le risque c’est le glissement insidieux vers un formalisme,
vers une pure apparence, vers la perte des raisons profondes
et des nécessités de tous ordres qui doivent fonder l’œuvre
architecturale.
u
D
ossier
Architecture
ou
design ?
Par Aymeric Zublena
, membre de la section d’Architecture
Réduire l’acte
d’architecture
à la production
de bâtiments
« objets » ?
Ci-dessus : « Architecture
et
technique », projet de concours
pour la réalisation du pont mobile Bacalan-Bastide à Bordeaux.
Aymeric Zublena, architecte.
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